Vous avez rejoint le conseil d’administration de l’AFIB en octobre dernier. Quel est votre rôle aujourd’hui ?
Annabel Meunier : Je suis référente de deux groupes de travail, l’un consacré à la RSE* et à la Performance Durable des Technologies de Santé, et l’autre dédié à la qualité, en cours de structuration. L’AFIB a souhaité donner davantage de visibilité à ces sujets en les portant au niveau du conseil d’administration. C’est un choix cohérent avec les missions des ingénieurs biomédicaux, qui interviennent à toutes les étapes du cycle de vie des technologies de santé : veille technologique, analyse du besoin, choix des équipements, accompagnement des projets, maintenance, suivi des performances, prolongation de durée d’usage, réemploi et fin de vie. Notre ambition est de structurer cette réflexion et de montrer que la durabilité n’est pas une mission nouvelle qui viendrait s’ajouter au métier : elle s’inscrit déjà, pour une grande partie, dans les actions quotidiennes des services biomédicaux. L’enjeu est maintenant de mieux identifier ces pratiques et de proposer les leviers permettant d’aller plus loin.
Un Livre Vert est justement en cours de finalisation. Pourriez-vous nous en parler ?
Le Livre Vert, qui formalise notre vision d’un biomédical responsable, a vocation à devenir un document de référence pour la profession. Au départ centré sur la RSE appliquée aux équipements biomédicaux, il s’est élargi autour d’un concept que nous proposons aujourd’hui de structurer : la Performance Durable des Technologies de Santé, ou PDTS. L’idée est simple : la performance d’une technologie de santé ne peut plus être appréciée uniquement à partir de ses performances cliniques ou de son coût d’acquisition. Il faut également prendre en compte sa sécurité, sa disponibilité, sa maintenabilité, sa durée d’usage, son évolutivité, sa cybersécurité, sa résilience, son impact environnemental et son coût global. Les crises récentes ont notamment mis en évidence notre dépendance à certaines chaînes d’approvisionnement, les difficultés d’accès à des composants ou pièces détachées, ainsi que les enjeux croissants de cybersécurité. La question n’est donc plus seulement : « Quel équipement acheter ? », mais aussi : « Quelle valeur apportera-t-il durablement à l’établissement et aux patients ? ».
Comment traduire cette approche en actions concrètes ?
Le Livre Vert identifie les leviers déjà mobilisés par les ingénieurs biomédicaux et formule des propositions pour faire évoluer la commande publique, le cadre réglementaire, la formation et les outils de pilotage. L’un des axes majeurs porte par exemple sur les achats responsables. Nous proposons d’intégrer dans les appels d’offres des critères de développement durable vérifiables, contrôlables et réellement engageants. Aujourd’hui, les centrales d’achat doivent prendre en compte ces enjeux, mais les critères restent largement déclaratifs. Nous souhaitons donc qu’ils soient intégrés au marquage CE des dispositifs médicaux, afin d’être évalués dès la conception par des organismes indépendants. En attendant, nous avons identifié des critères simples, mais à fort impact, directement objectivables par les acheteurs.
Quels critères vous paraissent prioritaires ?
La maintenabilité et la durée d’usage des équipements sont essentielles : disponibilité des pièces détachées, durée du support, accès à la maintenance, possibilités d’évolution ou de modernisation, engagements du constructeur. Selon le Shift Project, prolonger la durée d’utilisation des équipements constitue l’un des leviers les plus efficaces pour réduire leur impact environnemental. Nous demandons également davantage de transparence sur la composition des dispositifs, la part de matériaux recyclés, les lieux de fabrication ou encore les moyens logistiques d’approvisionnement. Les labels existent, mais ils restent hétérogènes et essentiellement déclaratifs. Les établissements de santé ne disposent ni des moyens ni du cadre réglementaire nécessaire pour en vérifier la portée. D’où l’intérêt, dans un premier temps, de privilégier des critères simples et directement liés à l’usage réel des équipements.
Le Livre Vert aborde aussi la question du financement. Pourquoi ?
Parce que certains mécanismes vont à l’encontre de la durabilité. Le forfait technique des IRM et des scanners prévoit par exemple une décote après sept ans. S’il a contribué à soutenir l’innovation, il a aussi encouragé le remplacement d’équipements qui pourraient être modernisés. En effet, des opérations d’upgrades permettent souvent d’intégrer les dernières évolutions technologiques sans changer toute l’installation, notamment pour certaines IRM lorsque l’aimant est conservé. Or les pratiques diffèrent encore selon les Agences régionales de santé : certaines acceptent de réinitialiser le forfait technique, d’autres non. Nous plaidons donc pour davantage de souplesse afin que les établissements puissent décider en fonction de leurs besoins réels, de la performance effective de leurs équipements et de leurs capacités d’investissement.
Cette logique peut-elle s’appliquer à d’autres équipements ?
Oui. Les générateurs de dialyse, par exemple, sont théoriquement renouvelés après dix ans, alors qu’un équipement correctement entretenu peut continuer à répondre aux besoins. Plus largement, certaines exigence réglementaires, règles de financement, et recommandation professionnelles ou assurancielles mériteraient d’être réinterrogées. En diagnostic prénatal, par exemple, l’utilisation d’un échographe de moins de sept ans est souvent exigée. Pourtant, ce n’est pas son âge qui garantit la qualité du diagnostic, mais son état, sa maintenance et ses performances. Il faut passer d’une logique fondée sur l’ancienneté à une approche prenant en compte l’état réel, la performance et la sécurité des équipements.
Comment, alors, concilier innovation et sobriété technologique ?
C’est tout l’enjeu du concept de Performance Durable des Technologies de Santé. Il ne s’agit pas de freiner l’innovation, mais de s’interroger sur le juste besoin technologique. Chaque évolution doit être appréciée au regard de sa valeur ajoutée pour le patient et de son impact sur l’organisation des soins, en intégrant les dimensions cliniques, économiques et environnementales. Toutes les innovations ne justifient pas des remplacements ! Cette approche conduit également à s’attaquer à l’obsolescence prématurée. Contrairement aux équipements électroniques grand public, les dispositifs médicaux ne bénéficient d’aucun véritable cadre favorisant leur réparabilité. Nous proposons notamment de créer un indice de réparabilité et de garantir l’accès aux pièces détachées. Nous souhaitons également aussi faire évoluer le cadre applicable aux technologies de santé afin de mieux sécuriser leur maintenance, leur évolutivité et leur durée d’usage. Nous explorons enfin des solutions comme l’impression 3D pour certaines pièces non critiques, même si ses applications restent encore limitées.
Où en est aujourd’hui le Livre Vert ?
Sa publication est prévue cet automne. La RSE sera également l’un des temps forts des prochaines Journées de l’AFIB, avec plusieurs sessions dédiées – d’autant que les équipes biomédicales rennaises sont particulièrement engagées sur ces questions. J’interviendrai d’ailleurs lors de la séance plénière d’ouverture pour présenter des exemples concrets d’actions menées par les ingénieurs biomédicaux, dans le parcours patient, la gestion des équipements ou encore l’intégration des innovations. Le Livre Vert constitue une première étape. Notre objectif est désormais de faire du biomédical un acteur pleinement reconnu de la transition durable du système de santé.
[*] Le Groupe de travail RSE de l’AFIB est également composé d’Antoine Galmiche (Hospices Civils de Lyon), Paul-Édouard Brugger (CH de Colmar), Lisa Combe (Hospices Civils de Lyon), Sophie Deloingce (Hôpitaux universitaires de Genève), Lucie Garet (CH de Montauban), Alexandre Massei (GHT Atlantique), Farid Raji (CHU Dijon Bourgogne), Dossou Hounhouivou (CHU Dijon Bourgogne), Benoît Lamy (CHRU de Nancy) et Bertrand Lepage (UniHA).
> Découvrir le Livre Vert de l'AFIB - Performance Durable des Technologies de Santé
> Article paru dans le hors-série #10 – Journées AFIB 2026, à lire ici
Annabel Meunier : Je suis référente de deux groupes de travail, l’un consacré à la RSE* et à la Performance Durable des Technologies de Santé, et l’autre dédié à la qualité, en cours de structuration. L’AFIB a souhaité donner davantage de visibilité à ces sujets en les portant au niveau du conseil d’administration. C’est un choix cohérent avec les missions des ingénieurs biomédicaux, qui interviennent à toutes les étapes du cycle de vie des technologies de santé : veille technologique, analyse du besoin, choix des équipements, accompagnement des projets, maintenance, suivi des performances, prolongation de durée d’usage, réemploi et fin de vie. Notre ambition est de structurer cette réflexion et de montrer que la durabilité n’est pas une mission nouvelle qui viendrait s’ajouter au métier : elle s’inscrit déjà, pour une grande partie, dans les actions quotidiennes des services biomédicaux. L’enjeu est maintenant de mieux identifier ces pratiques et de proposer les leviers permettant d’aller plus loin.
Un Livre Vert est justement en cours de finalisation. Pourriez-vous nous en parler ?
Le Livre Vert, qui formalise notre vision d’un biomédical responsable, a vocation à devenir un document de référence pour la profession. Au départ centré sur la RSE appliquée aux équipements biomédicaux, il s’est élargi autour d’un concept que nous proposons aujourd’hui de structurer : la Performance Durable des Technologies de Santé, ou PDTS. L’idée est simple : la performance d’une technologie de santé ne peut plus être appréciée uniquement à partir de ses performances cliniques ou de son coût d’acquisition. Il faut également prendre en compte sa sécurité, sa disponibilité, sa maintenabilité, sa durée d’usage, son évolutivité, sa cybersécurité, sa résilience, son impact environnemental et son coût global. Les crises récentes ont notamment mis en évidence notre dépendance à certaines chaînes d’approvisionnement, les difficultés d’accès à des composants ou pièces détachées, ainsi que les enjeux croissants de cybersécurité. La question n’est donc plus seulement : « Quel équipement acheter ? », mais aussi : « Quelle valeur apportera-t-il durablement à l’établissement et aux patients ? ».
Comment traduire cette approche en actions concrètes ?
Le Livre Vert identifie les leviers déjà mobilisés par les ingénieurs biomédicaux et formule des propositions pour faire évoluer la commande publique, le cadre réglementaire, la formation et les outils de pilotage. L’un des axes majeurs porte par exemple sur les achats responsables. Nous proposons d’intégrer dans les appels d’offres des critères de développement durable vérifiables, contrôlables et réellement engageants. Aujourd’hui, les centrales d’achat doivent prendre en compte ces enjeux, mais les critères restent largement déclaratifs. Nous souhaitons donc qu’ils soient intégrés au marquage CE des dispositifs médicaux, afin d’être évalués dès la conception par des organismes indépendants. En attendant, nous avons identifié des critères simples, mais à fort impact, directement objectivables par les acheteurs.
Quels critères vous paraissent prioritaires ?
La maintenabilité et la durée d’usage des équipements sont essentielles : disponibilité des pièces détachées, durée du support, accès à la maintenance, possibilités d’évolution ou de modernisation, engagements du constructeur. Selon le Shift Project, prolonger la durée d’utilisation des équipements constitue l’un des leviers les plus efficaces pour réduire leur impact environnemental. Nous demandons également davantage de transparence sur la composition des dispositifs, la part de matériaux recyclés, les lieux de fabrication ou encore les moyens logistiques d’approvisionnement. Les labels existent, mais ils restent hétérogènes et essentiellement déclaratifs. Les établissements de santé ne disposent ni des moyens ni du cadre réglementaire nécessaire pour en vérifier la portée. D’où l’intérêt, dans un premier temps, de privilégier des critères simples et directement liés à l’usage réel des équipements.
Le Livre Vert aborde aussi la question du financement. Pourquoi ?
Parce que certains mécanismes vont à l’encontre de la durabilité. Le forfait technique des IRM et des scanners prévoit par exemple une décote après sept ans. S’il a contribué à soutenir l’innovation, il a aussi encouragé le remplacement d’équipements qui pourraient être modernisés. En effet, des opérations d’upgrades permettent souvent d’intégrer les dernières évolutions technologiques sans changer toute l’installation, notamment pour certaines IRM lorsque l’aimant est conservé. Or les pratiques diffèrent encore selon les Agences régionales de santé : certaines acceptent de réinitialiser le forfait technique, d’autres non. Nous plaidons donc pour davantage de souplesse afin que les établissements puissent décider en fonction de leurs besoins réels, de la performance effective de leurs équipements et de leurs capacités d’investissement.
Cette logique peut-elle s’appliquer à d’autres équipements ?
Oui. Les générateurs de dialyse, par exemple, sont théoriquement renouvelés après dix ans, alors qu’un équipement correctement entretenu peut continuer à répondre aux besoins. Plus largement, certaines exigence réglementaires, règles de financement, et recommandation professionnelles ou assurancielles mériteraient d’être réinterrogées. En diagnostic prénatal, par exemple, l’utilisation d’un échographe de moins de sept ans est souvent exigée. Pourtant, ce n’est pas son âge qui garantit la qualité du diagnostic, mais son état, sa maintenance et ses performances. Il faut passer d’une logique fondée sur l’ancienneté à une approche prenant en compte l’état réel, la performance et la sécurité des équipements.
Comment, alors, concilier innovation et sobriété technologique ?
C’est tout l’enjeu du concept de Performance Durable des Technologies de Santé. Il ne s’agit pas de freiner l’innovation, mais de s’interroger sur le juste besoin technologique. Chaque évolution doit être appréciée au regard de sa valeur ajoutée pour le patient et de son impact sur l’organisation des soins, en intégrant les dimensions cliniques, économiques et environnementales. Toutes les innovations ne justifient pas des remplacements ! Cette approche conduit également à s’attaquer à l’obsolescence prématurée. Contrairement aux équipements électroniques grand public, les dispositifs médicaux ne bénéficient d’aucun véritable cadre favorisant leur réparabilité. Nous proposons notamment de créer un indice de réparabilité et de garantir l’accès aux pièces détachées. Nous souhaitons également aussi faire évoluer le cadre applicable aux technologies de santé afin de mieux sécuriser leur maintenance, leur évolutivité et leur durée d’usage. Nous explorons enfin des solutions comme l’impression 3D pour certaines pièces non critiques, même si ses applications restent encore limitées.
Où en est aujourd’hui le Livre Vert ?
Sa publication est prévue cet automne. La RSE sera également l’un des temps forts des prochaines Journées de l’AFIB, avec plusieurs sessions dédiées – d’autant que les équipes biomédicales rennaises sont particulièrement engagées sur ces questions. J’interviendrai d’ailleurs lors de la séance plénière d’ouverture pour présenter des exemples concrets d’actions menées par les ingénieurs biomédicaux, dans le parcours patient, la gestion des équipements ou encore l’intégration des innovations. Le Livre Vert constitue une première étape. Notre objectif est désormais de faire du biomédical un acteur pleinement reconnu de la transition durable du système de santé.
[*] Le Groupe de travail RSE de l’AFIB est également composé d’Antoine Galmiche (Hospices Civils de Lyon), Paul-Édouard Brugger (CH de Colmar), Lisa Combe (Hospices Civils de Lyon), Sophie Deloingce (Hôpitaux universitaires de Genève), Lucie Garet (CH de Montauban), Alexandre Massei (GHT Atlantique), Farid Raji (CHU Dijon Bourgogne), Dossou Hounhouivou (CHU Dijon Bourgogne), Benoît Lamy (CHRU de Nancy) et Bertrand Lepage (UniHA).
> Découvrir le Livre Vert de l'AFIB - Performance Durable des Technologies de Santé
> Article paru dans le hors-série #10 – Journées AFIB 2026, à lire ici






