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Hygiène

PROMISE : l’antibiorésistance, un défi systémique qui exige une réponse coordonnée


Rédigé par Joëlle Hayek le Mercredi 15 Avril 2026 à 16:54 | Lu 65 fois


Face à la progression mondiale de l’antibiorésistance, la France s’organise pour décloisonner la recherche, la surveillance et l’action publique. Lancé en 2021 dans le cadre de France 2030, le métaréseau PROMISE fédère les acteurs de la santé humaine, animale et environnementale autour d’une approche One Health. La Professeure Marie-Cécile Ploy et le Docteur Bruno François, coordonnateurs du projet, reviennent sur les enjeux scientifiques, cliniques et politiques d’un défi majeur de santé publique.



Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

Pr Marie-Cécile Ploy : Je suis microbiologiste clinique, professeure des universités - praticienne hospitalière au CHU de Limoges, où je dirige le service de bactériologie, virologie et hygiène hospitalière. Je dirige également une unité de recherche INSERM - Université de Limoges - CHU de Limoges, consacrée aux résistances aux antimicrobiens, qu’il s’agisse d’antibiotiques ou d’antiviraux.

Dr Bruno François : Pour ma part, je suis médecin réanimateur au CHU de Limoges. Mon activité est partagée entre la prise en charge de patients en réanimation et la recherche clinique et translationnelle, où je me concentre notamment sur le sepsis et les pneumonies acquises sous ventilation mécanique. Depuis 2008, je coordonne aussi le Centre d’Investigation Clinique labellisé INSERM de Limoges, dont l’axe principal porte sur l’infectiologie des patients en situation critique. 

Vous êtes les coordonnateurs de PROMISE. Comment est né ce projet ?

Pr Marie-Cécile Ploy : PROMISE a été lancé en novembre 2021 dans le cadre du Programme prioritaire de recherche (PPR) sur l’antibiorésistance  porté par l’INSERM. Il s’agit d’un « métaréseau », un réseau de réseaux, visant à rassembler les acteurs de la lutte contre l’antibiorésistance dans une approche One Health, intégrant la santé humaine, animale et environnementale. Il fédère aujourd’hui 120 partenaires, dont une quarantaine d’unités de recherche. L’objectif est de créer des passerelles entre des communautés déjà structurées mais qui travaillaient encore trop souvent en silos. 

Qu’implique cette approche « réseau de réseaux » sur le terrain ?

Pr Marie-Cécile Ploy : En santé humaine, nous collaborons notamment avec les missions du RéPia (PRIMO, SPARES, MATIS, SPIADI), les réseaux de réanimateurs et d’infectiologues, les centres de prévention des infections associées aux soins et les centres régionaux en antibiothérapie. En santé animale, nous travaillons notamment avec le Résapath, réseau de référence pour la surveillance de l’antibiorésistance des bactéries pathogènes animales, qui constitue une véritable exception française. En santé environnementale, où il n’existait pas de système structuré, nous avons créé le groupe AMR-Env pour organiser la surveillance. Nous collaborons également avec le GRAIE, association engagée sur les enjeux de santé environnementale et la sensibilisation du public.

Dr Bruno François : Sur le plan clinique, mon rôle est de favoriser les interactions entre les réseaux de réanimation – OutcomeRea, CRICS-TRIGGERSEP, REA-REZO – et le réseau d’infectiologie RENARCI, pour faire émerger des projets communs et répondre à des appels d’offres nationaux et internationaux. Dans le cadre de PROMISE, nous avons aussi lancé AntibioDEAL, qui relie les acteurs de la recherche précoce (« discovery »). Mais le réel défi est d’assurer la transition entre la découverte en laboratoire et l’application clinique, un processus long, coûteux et toujours incertain.

Au-delà de la mise en réseau, quelles sont vos priorités ?

Pr Marie-Cécile Ploy : L’un des axes majeurs est de renforcer et d’intégrer la surveillance dans une logique One Health. Avant PROMISE, on recensait en France 48 initiatives distinctes de surveillance, sans réelle coordination globale. Nous développons donc, avec l’INRIA, une plateforme de données pour centraliser et harmoniser ces informations. Par ailleurs, la formation et la sensibilisation constituent un autre pilier. Nous avons créé un diplôme universitaire en antibiorésistance dans une approche One Health, désormais dans sa troisième promotion. Nous menons aussi des actions de communication vers le grand public et les décideurs politiques. PROMISE est d’ailleurs cité dans plusieurs objectifs de la feuille de route interministérielle 2024–2034 « Prévention et réduction de l’antibiorésistance », ce qui témoigne d’une reconnaissance institutionnelle forte.

Comment qualifieriez-vous la situation actuelle de l’antibiorésistance en France ?

Dr Bruno François : La situation est contrastée. Comparée à certains pays d’Europe du Sud ou d’Asie, la France reste relativement préservée. En réanimation, l’antibiorésistance existe, mais elle est probablement moins importante qu’il y a vingt ans grâce aux efforts de prévention. D’ailleurs, les infections les plus fulminantes en réanimation sont souvent dues à des bactéries encore sensibles. En revanche, les établissements de long séjour et les EHPAD sont particulièrement exposés, en raison du vieillissement, des polypathologies et de la prise répétée d’antibiotiques – qui modifient le microbiote. Il faut aussi rappeler que résistance ne signifie pas nécessairement virulence : les bactéries très résistantes peuvent perdre en agressivité. Néanmoins, certaines résistances, notamment chez les bactéries à Gram négatif, posent de véritables défis.

Quels leviers doivent alors être activés en priorité ?

Dr Bruno François : Le principal déterminant reste la consommation excessive d’antibiotiques – et la France demeure fortement consommatrice. Or l’antibiorésistance est un phénomène adaptatif : plus on utilise d’antibiotiques, plus on sélectionne de résistances. Plusieurs facteurs expliquent cette surconsommation dans notre pays : une image encore trop positive des antibiotiques, un principe de précaution très ancré dans la culture médicale française, et une confusion fréquente entre colonisation bactérienne et infection réelle. Un effort massif de pédagogie est donc nécessaire. La question de l’intégration du coût écologique et sociétal de l’antibiorésistance dans le prix des antibiotiques mérite aussi d’être posée.

Sortir de l’antibiorésistance suppose donc, en partie, de sortir de l’antibiothérapie classique. Quelles alternatives se dessinent ?

Dr Bruno François : Les bactériophages, utilisés depuis longtemps dans certains pays d’Europe de l’Est, constituent une piste intéressante, notamment dans les infections osseuses ou profondes, mais les niveaux de preuve restent hétérogènes et leur cadre réglementaire est complexe. Les approches les plus prometteuses sont probablement les peptides antimicrobiens et les anticorps monoclonaux. Ces derniers présentent l’avantage d’être très ciblés et de ne pas générer de pression de sélection comparable à celle des antibiotiques. Mais leur développement est extrêmement coûteux, et plusieurs programmes ont été interrompus faute de rentabilité économique. Un soutien politique fort est donc ici indispensable.

PROMISE a-t-il un équivalent européen ?

Pr Marie-Cécile Ploy : Pas à ma connaissance. Nous participons toutefois activement à des projets européens, notamment l’action conjointe EU-JAMRAI, qui regroupe 30 pays et 128 partenaires, pour soutenir la mise en œuvre d’actions concrètes contre l’antibiorésistance. Au sein d’AMR-Env dans PROMISE, nous avons testé cinq indicateurs de surveillance environnementale en France, avec l’ambition qu’ils puissent devenir une norme AFNOR. Parallèlement, des membres de ce groupe contribuent au réseau européen EIONET  (European environment information and observation network), qui travaille également sur des indicateurs de surveillance. Il est à noter qu’une réglementation européenne imposera prochainement la surveillance de l’antibiorésistance dans les eaux usées des villes de plus de 100 000 habitants.

L’approche One Health peut-elle tout résoudre ?

Pr Marie-Cécile Ploy : L’approche One Health est essentielle car elle reconnaît l’interconnexion entre santé humaine, animale et environnementale. Elle est d’ailleurs promue depuis 2015 par l’OMS et renforcée par l’alliance quadripartite associant OMS, OMSA, FAO et PNUE. Mais elle ne remplace pas les actions spécifiques à chaque secteur. Il faut conjuguer vision globale et interventions ciblées.

Il n’existe donc pas de solution unique à l’antibiorésistance… 

Pr Marie-Cécile Ploy : En effet. Il faut des actions complémentaires et coordonnées à l’échelle internationale. La communication joue également un rôle clé. La EU-JAMRAI a récemment publié l’ouvrage de sensibilisation Sketching Antimicrobial Resistance, réunissant 30 illustrateurs européens. En France, le GRAIE contribue également à cette dimension pédagogique à travers des dessins sur les enjeux environnementaux liés à l’antibiorésistance, et PROMISE avec la mission MATIS a créé un mini-site d’informations illustrées, avec l’idée de produire prochainement une bande dessinée. 

La prévention concerne-t-elle vraiment tout le monde ?

Pr Marie-Cécile Ploy : Oui. Des efforts sont d’ailleurs à faire auprès des décideurs hospitaliers : les travaux en sciences humaines montrent qu’ils ne sont pas suffisamment sensibilisés. Pourtant, investir dans la prévention des infections – notamment via les équipes opérationnelles d’hygiène et les équipes mobiles d’antibiothérapie – réduit les infections nosocomiales, la durée des séjours et la consommation d’antibiotiques. Ces bénéfices sont documentés par l’OCDE. Il est également essentiel d’associer les patients. Des initiatives comme The AMR Narrative au Royaume-Uni, ou le recueil de témoignages publié par l’OMS pour donner la parole à des patients confrontés à ces infections, montrent l’impact de ces récits qui peuvent sensibiliser efficacement le grand public.

Le mot de la fin ?

Pr Marie-Cécile Ploy : La lutte contre l’antibiorésistance est un combat de longue haleine. Elle nécessite un engagement continu, une coordination internationale et, surtout, un portage politique de haut niveau pour maintenir ce sujet au rang de priorité sanitaire mondiale.

Dr Bruno François : Nous savons globalement ce qu’il faudrait faire : mieux prévenir, mieux surveiller, mieux former et soutenir l’innovation. La difficulté réside dans la mise en œuvre concrète. PROMISE constitue une première étape pour décloisonner les acteurs. Mais son impact ne sera durable que s’il s’inscrit dans le temps long, avec une coordination nationale forte, des financements adaptés et un engagement politique clair. Dans un contexte de fragilisation des grandes instances internationales, il appartient aujourd’hui à chaque pays de s’approprier ces enjeux et d’agir à son niveau.

> Plus d’informations sur https://amr-promise.fr/fr/

> Article paru dans Hospitalia #72, édition de février 2026, 
à lire ici 
 






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