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Hygiène

Jean-Winoc Decousser : «Il est essentiel de rester ancré dans une approche basée sur les preuves»


Rédigé par Joëlle Hayek le Mardi 26 Mai 2026 à 08:30 | Lu 67 fois


À quelques semaines du 36ème congrès national de la Société française d’hygiène hospitalière (SF2H), prévu du 3 au 5 juin 2026 à Lille Grand Palais, le Professeur Jean-Winoc Decousser, président de la société savante et responsable de l’équipe opérationnelle d’hygiène des Hôpitaux universitaires Henri-Mondor (AP-HP), fait le point sur les travaux en cours et les temps forts de ce rendez-vous incontournable pour la discipline.



Sur quelles thématiques travaille la SF2H aujourd’hui ?

Pr Jean-Winoc Decousser : Nous travaillons actuellement sur plusieurs problématiques liées à la prévention des infections du site opératoire, dont l’impact est important pour les patients comme pour les établissements. En janvier 2026, nous avons ainsi publié un avis sur les fils de suture enduits de biocides, et nous nous intéressons désormais au dépistage et à la décolonisation du staphylocoque doré avant certaines chirurgies, déjà pratiqués en chirurgie cardiaque et dans certains pays en orthopédie. Nous travaillons également sur les champs opératoires imprégnés d’antiseptique et les pansements à pression négative, tout en explorant de nouvelles pratiques comme le rinçage des plaies opératoires avant fermeture. Cette production traduit une évolution de la SF2H : proposer des avis plus rapides, parfois synthétiques, plutôt que d’attendre la publication de guides entiers de recommandation. Par exemple, sur les fils de suture antiseptiques, les bénéfices étant pressentis, il nous a semblé important de nous positionner rapidement. 

Comptez-vous toutefois publier des documents plus complets ?

Oui, un travail d’ampleur est en cours sur la prévention du risque infectieux lors des chirurgies réalisées hors bloc. Ce sujet suscite un fort intérêt car il permet de désengorger les blocs, d’améliorer l’accès aux soins et de réduire les coûts. La chirurgie hors bloc est potentiellement possible lorsque l’intervention ne nécessite ni anesthésie lourde ni système de traitement d’air spécifique. Nous avons consulté de nombreuses sociétés savantes de chirurgie, mais nous ne définirons pas la liste des actes concernés – cela relève de l’expertise des chirurgiens. Nous proposerons en revanche un cadre de bonnes pratiques : organisation, parcours patient, environnement, tenue, suivi… sous forme de guide opérationnel.

Une nouvelle commission a également été créée cette année…

Oui, la commission « Transition écologique et prévention du risque infectieux » (TEPRI), pilotée par la Dr Emmanuelle Joseph dont l’objectif est de structurer et renforcer des travaux déjà engagés sur les enjeux environnementaux. De nombreuses spécialités évoluent en ce sens, et il est essentiel d’avancer collectivement tout en restant vigilants sur la prévention du risque infectieux. Nous avons par exemple récemment signalé une incohérence dans le référentiel de l’ANAP sur les blocs opératoires écoresponsables, qui pouvait entrer en contradiction avec les exigences de prévention du risque infectieux. Cette recommandation a depuis été corrigée, mais cela illustre l’importance de notre rôle.

Qu’en est-il de vos collaborations avec les autres sociétés savantes ?

Elles sont nombreuses et essentielles : nous travaillons à des avis communs afin d’impliquer les acteurs de terrain et de faciliter l’appropriation des recommandations. Par exemple, nous collaborons avec la Société française de mycologie médicale et le Centre national de référence des mycoses invasives sur Candidozyma auris, une levure multirésistante particulièrement préoccupante, car difficile à éliminer de l’environnement. Nous travaillons également avec les réanimateurs sur les pneumopathies acquises sous ventilation mécanique, et avec les neurochirurgiens sur les méningites nosocomiales. Ces travaux s’appuient aussi sur nos commissions internes, à l’instar de COPERMIC dédiée à la microbiologie de l’environnement, qui va publier un document sur la recherche des bactéries multirésistantes dans l’environnement hospitalier, avec des recommandations adaptées aux moyens des établissements.

Pourriez-vous évoquer votre prochain congrès, qui se tiendra à Lille du 3 au 5 juin 2026 ?

Cette année encore, le congrès de la SF2H s’annonce comme un rendez-vous majeur pour la discipline. Avec 1 200 à 1 500 congressistes attendus et plus de 80 partenaires industriels, l’édition 2026 réunira des professionnels venus de France, mais aussi de Belgique et du Luxembourg, confirmant son envergure internationale. L’intelligence artificielle en sera un axe majeur, car elle représente une véritable opportunité pour notre spécialité. Des logiciels métiers intégrant des outils d’IA permettent déjà d’exploiter de manière autonome les données issues des systèmes d’information hospitaliers, afin d’en extraire des informations pertinentes et de les restituer sous une forme exploitable par les hygiénistes. Par ailleurs, le développement des entrepôts de données ouvre la possibilité d’identifier et de suivre plus efficacement les infections associées aux soins. L’enjeu est de gagner du temps pour libérer des ressources pour la prévention, ce qui positionne l’automatisation comme un levier majeur pour l’avenir de notre spécialité.

Justement, comment voyez-vous la prévention du risque infectieux dans les années à venir ?

Deux axes me semblent essentiels pour l’évolution de notre discipline : l’accès à des outils numériques performants pour faciliter l’exploitation des données, et la mise à disposition du séquençage génomique couplé à l’intelligence artificielle, afin d’analyser plus rapidement les chaînes de transmission des micro-organismes. Ces technologies sont déjà utilisées dans d’autres disciplines, mais elles restent peu accessibles aux hygiénistes, qui travaillent encore à partir d’indicateurs indirects comme la consommation de solutions hydroalcooliques. Notre objectif est d’accéder à des données fondées sur la transmission réelle des micro-organismes au sein des services, afin de mieux orienter des décisions lourdes de conséquences comme la fermeture de services. Dans le cadre du congrès, nous proposerons d’ailleurs un parcours dédié à la microbiologie, en lien avec des partenaires industriels, afin de mettre en lumière ces avancées technologiques.

Est-ce le message que vous souhaitez porter auprès des directions hospitalières ?

Oui. Dans un contexte contraint, il sera difficile d’augmenter significativement les effectifs. Il faut donc optimiser les ressources existantes en automatisant certaines tâches pour libérer du temps aux professionnels déjà présents. Aujourd’hui, la prévention du risque infectieux repose encore largement sur l’observation et l’hypothèse. Cette méthode montre ses limites face à la complexité croissante des situations et des parcours de soins. Mais le principal défi de la prévention est qu’elle produit peu d’activité visible : elle évite des événements, ce qui rend difficile la mesure de son impact, et donc sa valorisation. Dans un système hospitalier souvent centré sur l’immédiateté, il est parfois difficile de faire reconnaître l’importance de ces actions tournées vers le moyen et long terme. Nous continuerons bien sûr à défendre la nécessité de renforcer les équipes, partout lorsque cela est possible. En parallèle, nous souhaitons évoluer vers des outils plus modernes, afin de recentrer les hygiénistes sur des missions à forte valeur ajoutée.

Durant le congrès, vous évoquerez également l’architecture des espaces de soins. Pourquoi ce choix ?

La crise du COVID-19 a montré son importance dans la prévention du risque infectieux. D’ailleurs, du point de vue de l’hygiéniste, le message fondamental reste simple : la chambre individuelle constitue la base de la prévention. Pourtant, elle n’est pas encore systématiquement intégrée dans les projets hospitaliers. Nous aborderons également la question de la ventilation, qui devrait être pleinement prise en compte dès la conception ou la rénovation des établissements de santé. Cela dit, sur le plan architectural, certaines situations sont réellement problématiques sur le terrain. À l’hôpital Henri-Mondor, par exemple, le service de maladies infectieuses est situé au 14ᵉ étage et nécessite l’utilisation d’ascenseurs souvent bondés ; il est en outre à proximité immédiate d’un service accueillant des patients greffés, ce qui pose de vrais problèmes de sécurité. Idéalement, ce type de service devrait être accessible directement depuis l’extérieur, afin de limiter les flux internes et les risques de transmission. D’ailleurs, ces restructurations sont en cours.

Vous évoquerez également la prévention du risque infectieux dans les réseaux d’eaux usées. De quoi s’agit-il ?
 

Les circuits d’eaux usées, et en particulier les siphons, constituent des réservoirs importants de micro-organismes. Nous ne pouvons pas les stériliser, et les solutions chimiques ne sont pas satisfaisantes d’un point de vue écologique ni réellement efficaces. Bien qu’il n’existe pas de recommandations claires sur la conduite à tenir, plusieurs pistes sont à l’étude, comme la suppression totale des points d’eau dans les chambres de réanimation. Pour autant, si cette solution permet de limiter les risques, elle soulève aussi d’autres questions pratiques. Une réflexion s’engage également sur la possibilité de préserver un équilibre microbien dans ces réseaux, à la manière du microbiote intestinal, afin de limiter le développement de bactéries pathogènes. Ce sujet, encore sans consensus, sera notamment discuté lors de la session internationale pour essayer de trouver un compromis entre sécurité, efficacité et contraintes de soins. 

Le dernier grand axe portera sur les soins critiques… 

Les services de réanimation concentrent des patients présentant de nombreux facteurs de risque infectieux, en raison de la gravité des pathologies prises en charge et de l’utilisation fréquente de dispositifs invasifs. Des progrès importants ont été réalisés, notamment dans la prévention des infections liées aux cathéters centraux, avec des résultats très encourageants dans de nombreux établissements. En revanche, les pneumopathies acquises sous ventilation mécanique restent un enjeu majeur : elles demeurent parmi les infections les plus fréquentes et les plus graves en réanimation, malgré les améliorations déjà apportées.

Le mot de la fin ?

Le congrès 2026 abordera aussi la vaccination, un enjeu majeur en EHPAD et en long séjour. La crise du COVID-19 a montré qu’il est illusoire d’empêcher totalement l’introduction des virus sans mesures éthiquement discutables. Il faut donc accepter leur circulation tout en limitant les formes graves. Nous disposons aujourd’hui de vaccins efficaces contre la grippe, le COVID-19, le VRS et le pneumocoque. Mais leur déploiement repose sur deux conditions : le remboursement – nous n’y sommes pas encore tout à fait notamment pour le VRS – et l’adhésion des patients et de leurs familles, généralement favorisée par un bénéfice individuel direct. La situation est plus complexe chez les professionnels de santé, avec des taux de vaccination antigrippale très variables selon les métiers, et particulièrement faibles chez les aides-soignants. Au-delà de l’organisation, des facteurs psychologiques et sociaux interviennent, avec parfois une défiance renforcée par les fausses informations. Plus largement, la remise en question de la parole scientifique est préoccupante. La science doit rester fondée sur des données solides, le doute et la rigueur. Face à la montée des discours anti-scientifiques, parfois relayés à des niveaux élevés de responsabilité, il est essentiel de rester ancré dans une approche basée sur les preuves.

Plus d’informations sur https://www.sf2h.net   

> Article paru dans Hospitalia #73, édition de mai 2026, à lire ici 
 







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