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Au bloc opératoire, la musique comme nouvelle alliée de l’anesthésie


Rédigé par Joëlle Hayek le Lundi 8 Juin 2026 à 09:18 | Lu 73 fois


Au Centre Hospitalier Princesse Grace (CHPG) de Monaco, une mélodie s’invite désormais là où l’on attend plutôt le bip des machines et les voix protocolaires. Au bloc opératoire, certains patients s’endorment au son de leur chanson préférée. Une pratique encore marginale il y a quelques années, aujourd’hui portée avec conviction par le Dr Gildas Rousseau, chef de service adjoint en anesthésie-réanimation.



« J’ai toujours été passionné par la musique, je suis moi-même musicien », confie-t-il. Arrivé en 2007, il commence à tester, presque intuitivement, la diffusion de musique pour apaiser les patients les plus anxieux. « Au départ, c’était vraiment empirique. Je faisais cela ponctuellement, sans cadre particulier, simplement parce que je pensais que cela pouvait aider. » Très vite, il observe une différence. « Cela semblait fonctionner, les patients étaient plus détendus. Alors j’ai commencé à le proposer de plus en plus souvent. » En 2010, il systématise la pratique auprès d’un public bien précis : les patients du secteur libéral, qu’il suit à la fois en consultation et au bloc opératoire. « Cela me permettait d’assurer une continuité dans la prise en charge, ce qui n’est pas toujours possible dans le secteur public. »

Redonner au patient une place active

Une étape décisive est franchie lorsque le médecin cesse de choisir lui-même la musique pour laisser cette décision aux patients. « Je me suis dit que ce serait encore plus efficace s’ils choisissaient leur propre musique. Cela les implique directement dans leur prise en charge, et leur permet de devenir actifs. » Dans un environnement où tout est strictement encadré, cette liberté, même limitée, change la donne. « L’anesthésie est une spécialité très protocolisée. C’est indispensable pour la sécurité, mais cela peut être très anxiogène. Le patient reçoit énormément d’informations et reste souvent passif. Là, on lui redonne une petite part de contrôle. » Désormais, le choix musical est intégré dès la consultation pré-anesthésique et consigné dans le dossier médical. « Pour moi, c’est important que cela fasse pleinement partie du processus de soins. Quand le patient arrive au bloc, l’équipe sait immédiatement quelle musique diffuser. »

 

Une efficacité mesurée scientifiquement

Au-delà de l’intuition, le Dr Rousseau a souhaité objectiver les effets de cette pratique. En 2022, il mène une première enquête en endoscopie digestive auprès de 156 patients, avec l’aide des infirmiers en ambulatoire. Les résultats sont encourageants : la majorité des patients ayant bénéficié de la musique l’ont appréciée et souhaitent renouveler l’expérience, tandis que 60 % de ceux qui n’y ont pas eu accès regrettent qu’elle ne leur ait pas été proposée. Mais c’est surtout une étude clinique, conduite sur sept mois avec randomisation des patients et validation par le comité de recherche clinique de l’établissement, qui marque un tournant. Son périmètre, inédit, consistait à mesurer l’impact de la musique sur la consommation de propofol, principal anesthésique utilisé. « Nous avons comparé un groupe avec musique et un groupe sans. Avec musique, la consommation de propofol diminue de 30 %. » Un constat qui rejoint ses propres observations : « Dans ma pratique, j’utilise aujourd’hui des doses environ deux fois moindres pour une efficacité similaire. »

Une expérience patient transformée

En 2025-2026, une nouvelle enquête, plus large, vient confirmer et amplifier ces résultats. Sur 351 patients interrogés – tous suivis personnellement par le médecin –, 99,9 % souhaitent bénéficier à nouveau de la musique, et 99,7 % la recommandent. Le mode de recueil évolue également : un questionnaire accessible via QR code, permettant aux patients de répondre anonymement, souvent après leur retour à domicile. « Je voulais éviter les biais liés à la présence d’un soignant. Là, ils peuvent répondre librement, prendre le temps. » Près de la moitié des patients (187) laissent même un commentaire détaillé. Et leurs mots disent beaucoup. « L’écoute de la musique […] permet de fermer les yeux, battre la mesure avec les pieds […] et s’endormir très paisiblement », confie l’un. « J’étais dans ma bulle, confortable et en toute confiance », écrit un autre. Une patiente raconte : « Après un moment de panique en rentrant au bloc, on m’a dit de me concentrer sur la musique… je me suis endormie plus sereinement. » Pour 90 % des patients, la musique a un impact direct sur l’anxiété, transformant un moment redouté en une expérience plus apaisée, parfois même positive. Le temps semble s’étirer différemment, l’attente devient supportable. « J’ai vraiment apprécié ce moment de détente avant d’entrer au bloc, le temps m’a paru moins long », résume un témoignage.

Une « bulle » au cœur d’un environnement technique

Pour le Dr Rousseau, cette efficacité s’explique en partie par des mécanismes proches de l’hypnose. Formé à l’hypno-analgésie, il établit un lien direct entre les deux approches. « La musique agit comme une parenthèse. Elle crée une forme de bulle, une dissociation similaire à l’hypnose. Le patient se concentre sur un repère familier, il se projette ailleurs. » Cette dynamique commence dès la consultation. « Le simple fait d’évoquer la musique met en confiance. Et quand le patient arrive au bloc et entend la musique qu’il a choisie, il retrouve un élément connu, rassurant. » Même la communication au bloc est adaptée. Après les vérifications indispensables, le médecin limite désormais les interactions verbales. « On nous apprend à tout verbaliser, mais cela peut maintenir le patient en état d’hypervigilance. Aujourd’hui, je lui explique simplement que nous allons l’installer, qu’il peut nous parler s’il le souhaite, mais que nous ne le dérangerons pas. » Cette réduction des stimulations permet au patient de se concentrer sur la musique et sa respiration – un état propice à un endormissement plus rapide et plus apaisé.

Une adhésion progressive des équipes

L’adhésion ne se limite pas aux patients. Les équipes soignantes – infirmiers anesthésistes, IBODE, aides-soignants, chirurgiens – ont également été interrogées. Et le résultat est sans appel : 99,8 % souhaitent poursuivre la prise en charge en musique. « Si cela peut aider le patient à mieux se sentir, cela ne me dérange pas », résume un professionnel. D’autres soulignent un bénéfice partagé : « C’est apaisant pour les patients, mais aussi pour nous. » Quelques réserves subsistent toutefois, notamment sur certains choix musicaux jugés moins consensuels – metal, musique liturgique, voire bruits de moteur et autres sons atypiques – ou sur des questions de volume sonore. Mais globalement, 95,8 % des soignants jugent la musique bénéfique ou réconfortante. Malgré ces résultats très positifs, la pratique se déploie encore lentement. « L’anesthésie reste une discipline très technique, avec des habitudes bien ancrées. Il faut du temps pour faire évoluer les habitudes. » Le Dr Rousseau évoque différents niveaux d’appropriation, allant de la simple tolérance à une intégration complète dans le parcours de soins. « Aujourd’hui, seuls quelques praticiens sont au niveau le plus avancé. » La rotation régulière des équipes entre services complique également la diffusion. « Quand je quitte un secteur, la dynamique peut retomber. Mais je la relance partout où je vais. » Dans son unité actuelle de chirurgie viscérale, il a ainsi recréé cette pratique avec des moyens simples : « Une petite enceinte et un smartphone suffisent. »

Vers un « hôpital en musique » ?

L’initiative pourrait toutefois changer d’échelle. Une récente enquête interne sur la qualité de vie au travail a révélé une attente forte des soignants en faveur d’un environnement musical. « Une réflexion est en cours pour étendre cette approche à l’ensemble du parcours de soins, pas seulement à l’anesthésie », explique le médecin. Chimiothérapie, radiothérapie… l’idée d’un « hôpital en musique » fait son chemin, avec le soutien de la direction. Le projet attire également l’attention à l’extérieur. Un ancien collègue, désormais installé au Luxembourg, souhaite le déployer dans son établissement et a invité le Dr Rousseau à venir le présenter. Lors de la certification HAS – pourtant non obligatoire à Monaco –, cette initiative a aussi marqué les esprits. « Les auditeurs ont été très surpris », note-t-il.

Au-delà des chiffres et des études, la musicothérapie en anesthésie raconte autre chose : une manière de réintroduire de l’humain dans un environnement ultra-technique. « Il y a toujours une anxiété liée à une intervention chirurgicale, quelle qu’elle soit, rappelle le Dr Rousseau. La musique ne la supprime pas complètement, mais elle permet d’introduire un espace de respiration. » Et parfois, de changer profondément le vécu du patient. « C’est quelque chose dont on peut se passer… mais qui peut transformer une expérience », résume l’un d’eux. Au bloc opératoire du CHPG, entre deux gestes techniques, il arrive désormais qu’un patient ferme les yeux en écoutant sa chanson préférée. Et s’endorme, presque ailleurs.

> Article paru dans Hospitalia #73, édition de mai 2026, à lire ici 






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