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À la découverte d’Héphaïstos, le Fablab de l’Hôpital Bicêtre


Rédigé par Joëlle Hayek le Lundi 20 Juin 2022 à 10:23 | Lu 1220 fois


C’est une structure unique en son genre. À l’Hôpital Bicêtre (AP-HP), le Fablab Héphaïstos – référence directe au dieu grec du feu, de la forge et de la métallurgie, inventeur divin et créateur d’objets magiques – est le tout premier atelier d’innovation et de fabrication numérique spécifiquement créé pour les soignants et les professionnels hospitaliers. Une démarche qui fait déjà référence bien au-delà de la France, comme nous l’ont expliqué ses co-fondateurs, Guillaume Eckerlein et Claire Fauchille.



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Accueilli dans les sous-sols du bâtiment Paul Broca – là où sont implantés la plupart des services MCO de l’Hôpital Bicêtre –, le Fablab Héphaïstos est au bout d’un couloir discret, presque invisible pour les profanes. Pourtant, quiconque pousse la porte se retrouve propulsé dans un formidable laboratoire d’idées, avec tout le nécessaire pour leur donner corps. Imprimantes 3D, graveuse laser, découpeuse vinyle, brodeuse numérique, plieuse thermique, presse à injection plastique… et partout des plaques de matière première, des outils, des moules dont certains fabriqués avec le polypropylène récupéré auprès du service Stérilisation, des prototypes d’objets divers et variés. Dans la salle du fond, cinq-six jeunes gens – des « gilets bleus en service civique », indique Claire Fauchille – sont autour d’une table avec, occupant la moitié du mur, la « Charte du Fablab », véritable profession de foi de cet espace décidément pas comme les autres. Inspirée de celle du MIT, le Massachusetts Institute of Technologie, chef de file mondial pour la recherche et l’enseignement en sciences et technologie, elle reprend les grands concepts au cœur de la philosophie des Fablabs. Plusieurs de ces tiers lieux, de type makerspace, existent en effet dans le monde. Mais celui de l’Hôpital Bicêtre est le seul, à ce jour, à être exclusivement dédié au secteur hospitalier.
 

Une rencontre autour du design thinking

« Tout a commencé en 2017, lorsque la direction de l’AP-HP m’a proposé de suivre une formation autour du design thinking, une démarche basée sur l’immersion sur le terrain pour identifier les besoins et comprendre les usages. Elle est en cela assez proche du lean management, auquel je m’intéressais déjà et qui avait d’ailleurs mené, en 2013, à la création de la fonction que j’ai occupée jusqu’en 2019, celle de Directeur des opérations », se souvient Guillaume Eckerlein, désormais Directeur des achats, de la logistique et de la qualité hôtelière. Ce jour-là, une intervenante retient plus particulièrement son attention : Claire Fauchille, fondatrice de l’agence Humaniteam, qui est notamment venue présenter un projet de tablette universelle, développée pour une fédération d’handisport. « Je me rappelle avoir pensé : nos brancardiers aussi auraient besoin d’une solution universelle, eux qui chaque jour perdent un temps fou pour trouver le bon pied à perfusion ou la bonne tige à sérum, qui sera à la fois en bon état et compatible avec le modèle de fauteuil ou de brancard à équiper », poursuit-il. Tous deux décident alors de travailler ensemble.
 
Guillaume Eckerlein et Claire Fauchille, co-fondateurs du Fablab Héphaïstos. ©DR
Guillaume Eckerlein et Claire Fauchille, co-fondateurs du Fablab Héphaïstos. ©DR

170 projets en cours

Ils commencent par suivre les brancardiers dans leur quotidien « afin d’identifier les micro-problématiques d’usages », note Claire Fauchille. Après plusieurs échanges, et autant d’essais avec de la pâte à modeler, 5 modèles d’adaptateurs et d’accrocheurs sont conçus par impression 3D. « Prenant la forme de différents animaux jaunes fluo, ce sont des patchs temporaires destinés à faciliter le quotidien mais aussi à prolonger la durée de vie des équipements, le temps qu’ils soient renouvelés », indique Guillaume Eckerlein. L’imprimante 3D utilisée pour ce premier projet est alors disposée dans un service de soins. Rapidement, les professionnels hospitaliers affluent, « depuis les agents de nettoyage jusqu’au chirurgien cardiaque », sourit Claire Fauchille, et fourmillent d’idées. La création du Fablab s’impose. D’abord accueilli au service de reprographie 2D de l’hôpital, il est rapidement à l’étroit et s’installe dans ses locaux actuels. Un nouveau déménagement – le troisième en 4 ans – est prévu ces prochains mois, preuve, s’il en est, que ses fondateurs ont visé juste. Il faut dire que pas moins de 170 projets sont désormais en cours avec le Fablab Héphaïstos.
 

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La co-construction pour faciliter le quotidien

« Notre objectif est à la fois de faciliter le quotidien et de favoriser le partage d’expériences et de compétences, tout en donnant accès aux outils de fabrication numérique. Mais nos créations ne sont pas toutes high-tech, loin de là ! Parfois, une solution low-tech peut suffire à apporter une réponse simple et pertinente à un besoin précis », indique Guillaume Eckerlein. À chaque fois, ce sont les professionnels hospitaliers eux-mêmes qui sont porteurs de leur propre projet. Une équipe référente est ensuite créée, mais il n’y a jamais de calendrier imposé. « Chaque projet prend le temps qu’il lui faut, en fonction des disponibilités des uns et des autres », précise-t-il. Toutes les initiatives font néanmoins la part belle à la co-conception et la co-création, deux notions au cœur de l’identité du Fablab.

« Au-delà de son approche ouverte en faveur de l’innovation, Héphaïstos est également un outil de médiation – et donc un outil managérial – précieux : il permet en effet de mettre autour d’une table différents métiers qui n’ont pas toujours l’habitude de communiquer, et de les fédérer autour d’un projet commun », souligne le directeur. Pour justement s’ouvrir toujours plus aux salariés de l’hôpital, les fondateurs du Fablab ont d’ailleurs créé des ateliers « minute » sur site, où chacun peut venir se renseigner et découvrir les équipements, et des ateliers « pop-ups » déportés dans les services de soins. « C’est souvent l’occasion d’échanger directement avec les équipes, d’identifier les petites difficultés qu’elles rencontrent au quotidien et de réfléchir, ensemble, à la manière dont nous pourrions les adresser », note-t-il.
 

Un outil au service de tous les métiers hospitaliers

S’il est difficile de tous les évoquer, un rapide aperçu de quelques projets mis en place avec le Fablab permet de percevoir son extraordinaire potentiel applicatif. Certains soignants évoquaient par exemple le besoin de disposer d’une solution pour ranger les équipements de protection individuels (EPI) à l’entrée des chambres. Les meubles roulants disponibles sur le marché leur semblaient en effet peu adaptés, car trop volumineux et présentant potentiellement un risque en cas d’incendie. « Nous avons donc conçu, avec les ingénieurs biomédicaux, une sangle à suspendre à l’intérieur ou à l’extérieur de la chambre. Comme pour toutes les solutions co-développées avec le Fablab, les matériaux utilisés ont été validés par l’Équipe Opérationnelle d’Hygiène (EOH), tandis que le protocole d’utilisation a été rédigé en lien avec la direction de la Qualité », raconte Claire Fauchille. Ce système très simple, qui n’en a pas moins « nécessité beaucoup de prototypage », peut évoluer en fonction des besoins et des contraintes architecturales de chaque service. Autre problématique, autre solution : face au vol des distributeurs de savon dans les espaces sanitaires, Héphaïstos a contribué à la création d’un antivol flexible imprimé par 3D, qui « ne va certes pas arrêter un voleur déterminé, mais contribue à dissuader les actes occasionnels, impulsifs », explique Guillaume Eckerlein. Une solution in fine facile à répliquer partout, et à moindre coût.

Un chirurgien urologique a pour sa part souhaité disposer d’un modèle de rein anatomique en trois dimensions, pour faciliter les échanges avec le patient avant l’intervention mais aussi améliorer la qualité du geste opératoire. Un souhait auquel il a pu donner corps avec les équipes du Fablab et celles du service d’imagerie médicale. Les chercheurs de la chaire d’innovation « Bloc Opératoire Augmenté » (BOPA), issue d’un partenariat entre l’AP-HP et l’Institut Mines-Télécom, ont quant à eux fait appel à Héphaïstos pour concevoir un portant sur lequel accrocher et passer au scanner des foies humains, afin de constituer une base de données anatomique. Les services techniques ont eux aussi eu l’occasion de collaborer avec le Fablab pour recréer une pièce du système de coulissage des fenêtres, ce qui a permis de réparer 150 unités sur les 7 étages du bâtiment Broca, plutôt que de les remplacer entièrement – un enjeu « à la fois financier et écologique », souligne le directeur. Un dernier exemple : au plus fort de l’épidémie Covid, les pharmaciens et les anesthésistes ont co-développé un système permettant de maintenir en place la canule de trachéotomie lorsqu’un patient est mis en décubitus ventral. Mais l’objet n’a finalement pas pu être utilisé, faute de marquage CE. « Nous nous sommes, ici, heurtés à une limite du Fablab », indique-t-il.
 

Marquage CE et propriété intellectuelle

Car justement, si les solutions conçues avec le Fablab couvrent une large variété de cas d’usage, celles relatives aux dispositifs médicaux sont de fait limitées par les contraintes règlementaires. « Nous ne pouvons pas intervenir sur les parties ayant une incidence clinique, puisque toute modification engagerait alors notre responsabilité. À moins de faire ensuite une demande de marquage CE, ce qui est à la fois fastidieux et très coûteux », révèle Guillaume Eckerlein. Une autre limite identifiée au fil des travaux d’Héphaïstos a trait à la propriété intellectuelle des objets créés. « Certains sont de conception beaucoup trop simple pour pouvoir faire l’objet d’un dépôt de propriété intellectuelle… Nous travaillons donc étroitement avec la Direction de la recherche clinique et de l’innovation (DRCI) de l’AP-HP afin d’identifier les créations qui pourraient être protégées, mais aussi celles qui pourraient être cédées à un industriel – ce qui nous permet d’ailleurs d’engager une réflexion sur le modèle économique d’un Fablab hospitalier. Tout est ici étroitement cadré par la charte du Fablab : en fonction des projets et des cas de figure, la propriété intellectuelle est généralement partagée entre l’AP-HP, l’agent hospitalier qui en est à l’origine, et éventuellement les équipes de Humaniteam », précise-t-il.
 
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Une initiative résolument tournée vers le développement durable

Mais ces deux « petites » difficultés sont bien peu de choses si l’on considère tous les bénéfices apportés par le Fablab. Au-delà d’améliorer le quotidien des soignants en étant à leur écoute et en partant de leurs pratiques et usages réels, ce qui est somme toute son objectif premier, Héphaïstos adresse en filigrane d’autres enjeux au cœur des préoccupations des établissements de santé. C’est en particulier le cas du développement durable, avec la récupération et la valorisation de certains déchets d’activité, qui sont alors transformés en matière première. « Nous sommes d’ailleurs en train de constituer une cartographie des matériaux que nous pourrions réutiliser en toute sécurité, en collaboration notamment avec l’EOH », indique Claire Fauchille.

Cette dimension environnementale se matérialise également à travers une réflexion sur les circuits courts puisque, plutôt que de se faire livrer régulièrement des pièces détachées non critiques, l’Hôpital Bicêtre peut les fabriquer lui-même au fur et à mesure des besoins et limiter ainsi son impact carbone. « Nous sommes ici en train de travailler avec nos fournisseurs pour concevoir des cahiers des charges, afin que chaque pièce fabriquée par Héphaïstos soit conforme à leurs exigences de qualité et de sécurité », détaille Guillaume Eckerlein. Pour aller toujours plus loin, l’Hôpital Bicêtre vient d’ailleurs de mobiliser le Fablab autour du projet Phénix, financé dans le cadre du fonds « APRES », le fonds d’Appui aux projets pour le renforcement du sens mis en place par l’AP-HP. Une vingtaine de projets sera créée en un an seulement en lien avec les ingénieurs biomédicaux, pour prolonger la durée de vie des équipements biomédicaux par réparation, renforcement ou adjonction d’une pièce. « Il s’agira par exemple de développer des coques de protection pour les plaques de radiologie, ou de renforcer des meubles en pédiatrie qui ont toujours tendance à s’abîmer au même endroit », poursuit-il.
 

Un modèle pour les Fablabs hospitaliers ?

Démontrant son potentiel chaque jour un peu plus, Héphaïstos est aujourd’hui observé avec intérêt par d’autres établissements de santé, en France comme dans le reste du monde. Ses fondateurs, qui se perçoivent à juste titre comme des défricheurs, sont d’ailleurs régulièrement sollicités par ceux souhaitant mettre en place une initiative similaire. « Il ne suffit pas de déployer quelques imprimantes 3D pour créer un Fablab ! Les machines ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le moteur d’un Fablab réside dans sa méthodologie, le design thinking, le lean management, l’immersion sur le terrain, l’observation des usages, l’écoute des besoins, le développement agile, etc. Sur ce dernier point, les compétences informelles acquises par les utilisateurs du Fablab doivent elles-mêmes être valorisées. Pourquoi ne pas créer, à terme, des Fablab managers, des forgerons numériques ? », indique Guillaume Eckerlein.

Cette réflexion est ainsi aujourd’hui au cœur des travaux d’Héphaïstos, qui cherche à faire la part des choses entre les grandes lignes génériques d’un Fablab hospitalier, et celles qui sont plus spécifiques à l’Hôpital Bicêtre. « L’objectif à terme est de créer un canevas qui permettra de répliquer Héphaïstos dans d’autres établissements », précise-t-il. Pour cela, le Fablab travaille notamment avec un laboratoire de recherche situé à Nancy. Une conférence autour des processus innovants hospitaliers est d’ailleurs prévue en juin, et donnera lieu à la publication commune, et très attendue, d’un article scientifique qui posera les bases d’un modèle assurément voué à un grand avenir.

Article publié dans l'édition de mai 2022 d'Hospitalia à lire ici.
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