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« Les soignants attendent, avant tout, de la reconnaissance »


Rédigé par Aurélie Pasquelin le Vendredi 10 Décembre 2021 à 12:05 | Lu 362 fois


Docteure en anthropologie, Josiane Tantchou a consacré une grande partie de ses recherches aux professionnels de santé en Afrique et en France. Bien que ses travaux ne soient pas encore tout à fait terminés, elle dresse déjà un premier constat : la situation n’est pas si différente des deux côtés de la Méditerranée.



Josiane Tantchou, anthropologue. ©DR
Josiane Tantchou, anthropologue. ©DR
Vous vous intéressez depuis de nombreuses années aux hôpitaux de plusieurs pays africains, et plus récemment de France. Quelles conclusions préliminaires en tirez-vous ?
Josiane Tantchou : Je me suis rapidement rendue compte, avec un certain étonnement, qu’il y avait assez peu de différences entre tous ces hôpitaux. Certes, les systèmes de santé ont chacun leurs spécificités propres, mais l’on retrouve de nombreuses similarités dans le fonctionnement des établissements de santé et dans le ressenti des équipes. Les conditions de travail sont difficiles, c’est un constat qui revient partout, du moins dans les hôpitaux où j’ai pu aller, au Cameroun, au Mali, au Burkina Faso, au Maroc et en France.

Les différences systémiques que vous évoquiez ont-elles un impact sur la manière dont les soins sont appréhendés ?
Effectivement, en Afrique, l’absence de Sécurité Sociale impose, à ceux qui n’ont pas de mutuelle ou d’assurance privée, de financer eux-mêmes leurs soins. Cela n’est pas sans impacts sur leurs rapports au monde médical car, en l’absence de moyens, les soins peuvent être ralentis. C’est une réelle fracture dont les soignants sont témoins, avec pour corollaire une souffrance partagée entre le patient, les professionnels hospitaliers et les familles. Une autre différence systémique majeure a trait à la dépendance sur des financements extérieurs pour pouvoir mettre en place des programmes de lutte contre certaines maladies. Or, même s’ils sont essentiels pour la santé de ces populations, ces programmes ont un effet pervers : ils contribuent à prioriser certaines pathologies au détriment d’autres.

Malgré tout, le ressenti des soignants est le même...
Oui, c’est ce qui m’a grandement surprise lorsque j’ai intégré la France à mes recherches, en 2017. Bien que les systèmes de soins en eux-mêmes diffèrent, le discours reste similaire, qu’il s’agisse des conditions de travail ou de la perception idéalisée du métier de soignant. Les problématiques structurelles restent donc les mêmes, dans des contextes sociaux et économiques qui ne le sont pas. Cette question, celle d’un tronc commun, est ce qui m’intéresse aujourd’hui.

Vous avez essentiellement travaillé auprès de pays francophones. Pensez-vous élargir vos recherches à d’autres parties du monde ?  
En 2020, j’avais prévu d’aller au Ghana, un pays anglophone, pour voir si la situation y était aussi la même. Allais-je y entendre le même discours que dans les pays francophones, celui d’un travail difficile, d’un environnement qui n’est pas toujours approprié et d’un manque de reconnaissance ? Un autre sujet qui revenait fréquemment était le salaire, mais moins que les trois doléances précédentes. À l’inverse, tous les soignants que j’ai rencontrés affichaient un fort sentiment d’attachement au service public, systématiquement considéré comme n’étant pas assez reconnu.

Sur quels champs portent vos travaux actuels ?
Comme je n’avais pas pu me rendre au Ghana à cause de la crise sanitaire, j’ai poursuivi mes travaux en France, autour des conditions de travail des soignants et du bien-être des soignants et des usagers. Sur toutes ces thématiques, il est évident que les soignants ont des solutions et de la volonté pour les mettre en œuvre. Engager un réel dialogue, prendre en compte leur parole – mais aussi celle des usagers – me paraît donc essentiel pour à la fois améliorer les conditions de travail et les prises en charge.

La crise sanitaire a-t-elle changé la donne ?
Elle a assurément contribué à mettre en lumière les problématiques de l’hôpital… mais je ne suis pas certaine que les soignants aient été réellement entendus. Or il est aujourd’hui plus que jamais essentiel de prendre leurs paroles en compte, et surtout d’améliorer leur reconnaissance par l’administration – beaucoup se sentent aujourd’hui « réduits à un simple matricule », comme des soignants l’ont exprimé. Ces termes font également ressortir un besoin de disposer de plus de temps pour prendre en charge correctement les malades, ainsi qu’une inquiétude : celle de voir leur métier être dénaturé, dans un contexte où l’hôpital se doit de « fructifier » financièrement.

Quelles seraient alors, selon vous, les solutions pour faire face à cette situation ?
Je l’ai dit et le souligne encore : les soignants et les usagers ont la solution, il faut les écouter ! L’un des principaux sujets évoqués par les soignants a trait au manque de reconnaissance par l’administration, ce serait donc l’un des aspects à travailler en priorité. Le virage managérial effectué en France il y a quelques années, en particulier au moment de l’application de la tarification à l’activité (T2A), a ici eu un impact certain qu’il est encore difficile de quantifier. D’après les différents témoignages que j’ai recueillis mais aussi les travaux d’autres chercheurs, il y a assurément eu un « avant » dans le système hospitalier français. Le tournant peut être lié à la mise en œuvre de la T2A mais cela n’est pas certain. Déterminer ce moment de rupture fait d’ailleurs partie de mes recherches.

Observez-vous un tel « tournant » dans vos études consacrées aux pays africains ?
Dans cette partie du globe, les points de rupture sont nombreux : colonisation, décolonisation, initiative Bamako, État providence, crises politiques, VIH… Les situations changent constamment, on peut d’ailleurs considérer qu’il y a eu « plusieurs avants ». Pour autant, le ressenti des personnels de santé est aujourd’hui similaire malgré ces différences contextuelles. C’est pour moi un mystère. Depuis que je m’en suis aperçue, j’essaie justement de le résoudre et de le comprendre au travers de mes recherches.

Article publié dans l'édition de septembre 2021 d'Hospitalia à lire ici.

 

Portrait

Josiane Tantchou, qui a grandi au Cameroun, s’intéresse très tôt à la santé, un domaine « très présent dans notre quotidien », confie-t-elle. Au cours de ses études d’anthropologie, elle se consacre donc tout naturellement à ce sujet. Soutenue en 2006 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris, sa thèse de doctorat, intitulée « Comment naissent les politiques verticales de santé en Afrique ? Réinterroger le passé et le présent à partir de la lutte contre la trypanosomiase et la tuberculose au Cameroun », en est une illustration parfaite. De nombreux autres ouvrages et articles suivront, avec par exemple Portrait d’Hôpital - Cameroun, paru en janvier dernier, Bien-être au Nord et au Sud : explorations, à paraître aux éditions Academia.
 






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