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Souveraineté sanitaire : un idéal à atteindre ?


Rédigé par Rédaction le Mercredi 10 Février 2021 à 14:13 | Lu 923 fois


Devant les pénuries de dispositifs médicaux et de médicaments engendrées par la crise, de nombreux acteurs posent la question de la souveraineté sanitaire des États. En France et en Europe, plusieurs voix semblent vouloir aller dans le sens d’une relocalisation de la production mais aussi d’une meilleure maîtrise des circuits logistiques.



Équipements de Protections Individuels (EPI), masques, gants mais aussi curares, midazolam… Au printemps, la crise sanitaire partie d’Asie puis devenue mondiale, avait fait grimper la demande en dispositifs médicaux et médicaments, engendrant des pénuries inédites et modifiant radicalement la répartition des circuits d’approvisionnement. Les inquiétudes étaient grandes, à la fois au niveau du gouvernement, des professionnels de santé et du grand public. « La crise sanitaire nous a montré notre fragilité et notre dépendance », a résumé Agnès Panier-Runacher, ministre déléguée à l’Industrie, lors d’une conférence en ligne organisée par B. Braun, le 19 novembre dernier. 
Face à ce constat, de nombreux acteurs, observateurs et politiques en appellent désormais à une plus grande souveraineté sanitaire, qui passerait par la relocalisation de la production de médicaments et de dispositifs médicaux. Présentées en juin et septembre, la plupart des mesures concernant les industries de santé ont d’ailleurs été intégrées au plan de relance porté par l’État : le volet dédié aux relocalisations industrielles est ainsi doté d’une enveloppe à hauteur d’un milliard d’euros, soit 400 millions pour le développement de projets industriels dans les territoires et 600 millions qui seront réinvestis d’ici 2022 dans cinq secteurs stratégiques, dont la santé*.

Relocaliser…

Les premiers appels à projets concernant les relocalisations ont officiellement été lancés le 5 août dernier. Cette mesure, qui a pour objectif assumé de favoriser le retour d’industries dans les secteurs clés, est pour certains insuffisante pour garantir la souveraineté du pays. « Je suis globalement en accord avec les orientations du plan de relance en matière de relocalisations, sans pour autant être un grand partisan de cette thématique dont les fenêtres de tirs sont limitées et le coût important. Je préfèredonc raisonner en termes de localisations et non pas de relocalisations », a ainsi souligné l’économiste Nicolas Bouzou, lors de la conférence du 19 novembre. Pour lui, miser sur des « outils industriels résilients »capables de s’adapter à la demande permettrait une meilleure flexibilité et une plus grande souveraineté – un terme qu’il juge par ailleurs « imprécis », estimant que la souveraineté « ne pass[ait]pas forcément par une production en France uniquement ».

…et surtout diversifier les sources d’approvisionnement

« La souveraineté, c’est quand on maîtrise son destin », a ajouté Jacques Biot, ingénieur et ancien président exécutif de l’École Polytechnique. Auteur d’un rapport sur les pénuries de médicaments remis à Édouard Philippe en 2019, il préconise de diversifier les approvisionnements « pour toutes les étapes de fabrication »des médicaments et des dispositifs médicaux, afin de sécuriser la fabrication et la distribution. Un discours rejoignant celui de Nicolas Bouzou, qui a également appelé à cette diversification, tout en recommandant de « dissocier souveraineté et production ». Pour l’économiste, l’utilisation du terme de souveraineté à des fins politiques devrait être effectuée avec parcimonie car « pouvant mener au mercantilisme »« Comme pour tous les acteurs, la France doit, pour moi, se concentrer sur des secteurs et services dans lesquels elle excelle », ajoute-t-il. 

Revoir les politiques d’achats publics

Revenant sur ces pôles d’excellence, Jacques Biot cite notamment la qualité des études et l’innovation, à son sens deux atouts majeurs pour notre pays comme pour le secteur de la santé. « Je suis convaincu que le recours aux nouvelles technologies pourra réduire les maux dont souffre l’hôpital, en soulageant les patients, en redonnant du temps médical aux soignants et en permettant une meilleure organisation des flux », précise-t-il. Pour atteindre cet objectif, les deux hommes sont sur la même ligne : il faudra en passer par le développement de la 5G sur le territoire, une technologie « facile, peu coûteuse à installer et qui permettra une connexion rapide », note Nicolas Bouzou. 
Si les innovations technologiques ont leur carte à jouer pour développer la souveraineté et le savoir-faire français, les procédures complexes auxquelles les établissements de santé font aujourd’hui face dès lors qu’ils souhaitent acquérir des produits innovants semblent poser problème. Aussi, pour l’économiste, « la question de l’achat de dispositifs médicaux innovants doit être simplifiée et dotée d’enveloppes élargies », afin de permettre aux professionnels de santé de s’équiper même si le produit « n’est pas encore coté dans la T2A ». Les deux experts préconisent donc une révision des politiques d’achats publics, une « stratégie assez efficacepour orienter la production ».

L’Europe s’invite dans les débats

Pour aller plus loin, nombre d’observateurs ont émis le souhait d’une politique portée au niveau de l’Union européenne. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, semble elle-même y souscrire, en appelant à la constitution d’une instance communautaire proche de la BARDA** américaine. Création d’une autorité pour gérer les urgences sanitaires, renforcement du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies et de l’Agence européenne des médicaments, cette « Europe de la santé » se déclinerait sous plusieurs aspects. « La création de tels outils, et notamment d’une “BARDA européenne”, serait une avancée pour tous. Surtout si cette entité est mise en place rapidement, qu’elle dispose de moyens suffisants et peut agir de façon concrète », estime Jacques Biot qui insiste également sur la nécessité de réduire la pression administrative sur le système de santé. Une demande reprise par Nicolas Bouzou, qui évoque l’intérêt trouvé à « observer notre système de santé en état d’exception », avec notamment une réduction « du processus bureaucratique »« Même s’il est dramatique, on apprend beaucoup de ce type d’évènement, conclut-il.  Charge à nous, maintenant, d’en tirer les leçons pour faire évoluer notre système dans son ensemble »


*Les autres secteurs stratégiques concernés par la mesure sont : les intrants critiques pour l’industrie (chimie, métaux et matières premières), l’électronique, l’agroalimentaire et les applications industrielles. 
**La Biomedical Advanced Research and Development Authority ou « Autorité du développement et de la recherche en biomédecine avancée », est une institution dépendant du département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis. Elle est, entre autres, en charge des pandémies et des maladies émergentes. 


 
Article publié sur le numéro de décembre d'Hospitalia à consulter ici.
 
 






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