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Pr Vincent Vuiblet : « La valeur réelle de l’IA dépend de plusieurs conditions »


Rédigé par Joëlle Hayek le Mercredi 24 Juin 2026 à 11:14 | Lu 76 fois


Professeur des Universités et praticien hospitalier en néphrologie, histologie et anatomo-pathologie au CHU de Reims, Vincent Vuiblet est une figure de référence dans le domaine de l’intelligence artificielle appliquée à la santé, d’ailleurs récemment nommé Ambassadeur IA dans le cadre du plan national « Osez l’IA ». Directeur de l’Institut d’intelligence artificielle en santé (IIAS), il revient sur les travaux menés au sein de cette structure et esquisse quelques pistes concrètes d’application de l’IA au service du soin.



Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’IA en santé ?

Pr Vincent Vuiblet : Depuis plusieurs années, je travaille sur l’exploitation des données de santé initialement issues de recherche en histologie spectrale par imagerie vibrationnelle. Ce travail m’a naturellement conduit à utiliser des méthodes proches de celles l’intelligence artificielle pour analyser et valoriser ces données. Progressivement, je me suis interrogé sur la manière dont les professionnels de santé pouvaient non seulement utiliser des outils IA, mais aussi les concevoir ou les co-développer. J’ai alors constaté qu’entre une idée et un produit opérationnel, le chemin était particulièrement complexe pour un clinicien. Avec le soutien du CHU de Reims et de l’Université de Reims Champagne-Ardenne, nous avons donc fondé l’Institut d’intelligence artificielle en santé (IIAS), avec pour ambition de structurer un écosystème capable d’accompagner les professionnels dans le développement de solutions d’IA en santé. Car – et ce principe guide toujours nos actions – il ne peut y avoir d’IA de confiance sans l’implication des professionnels de santé, qui sont les experts des données cliniques. Nous étions fin 2019, et l’IIAS s’est depuis fortement développé. 

Pourriez-vous dérouler les différentes étapes menées entre 2019 et aujourd’hui ?

La première étape, toujours centrale aujourd’hui, a consisté à structurer les données de santé et à en faciliter l’accès. Cela s’est traduit par la mise en place d’un entrepôt de données de santé et la constitution d’un écosystème complet dédié à leur exploitation, regroupant à ce jour près de 70 collaborateurs, dont une large majorité d’ingénieurs et de techniciens. Nous avons également créé un incubateur spécialisé en IA en santé, « PETILLANTe Santé  », qui accompagne les porteurs de projets et les entreprises dans le développement de solutions fondées sur des données de vie réelle. 

Pourriez-vous nous en dire plus sur cet incubateur ?

« PETILLANTe Santé » intègre un tiers-lieu d’expérimentation labellisé dans le cadre de l’appel à projets France 2030. Son rôle est d’évaluer les solutions selon trois dimensions : l’acceptabilité, la performance et l’impact médico-économique. Concrètement, nous accompagnons les projets de bout en bout, depuis la conception jusqu’à l’expérimentation et la valorisation. L’enjeu est de disposer d’une évaluation robuste permettant de distinguer les solutions réellement matures de celles qui ne le sont pas encore. C’est un point essentiel, car les établissements de santé manquent souvent de repères pour juger de la fiabilité des solutions d’IA. Ce tiers-lieu agit donc comme un véritable dispositif de validation et de confiance.

Vous avez également développé le programme de formation « PROMESS »…

Oui, la formation et l’acculturation des professionnels sont un pilier fondamental. Le programme « PROMESS » répond à cet enjeu en proposant une formation initiale pour les étudiants et une formation continue pour les professionnels en activité, déployée notamment au CHU de Reims. L’objectif est de diffuser une culture de l’IA en santé – ses usages, ses bonnes pratiques, mais aussi ses limites. Dans la continuité de ces actions, nous avons lancé en 2025, avec le soutien de l’ARS Grand Est, « GiulIA », un guichet territorial permettant d’accompagner les professionnels extra-hospitaliers dans leurs projets, de la sensibilisation au déploiement opérationnel. Les usagers hospitaliers ne sont pas en reste : ils sont impliqués dans la gouvernance de l’Institut et peuvent proposer des initiatives.

Quels sont les types de projets sur lesquels vous travaillez ?

Nous distinguons deux grands ensembles : les projets structurants liés aux données et à l’écosystème IA, et les projets applicatifs qui se répartissent en trois catégories. La première concerne les outils d’aide aux soins, au diagnostic et à la décision médicale. Nous avons par exemple développé un système capable de mesurer automatiquement certaines tumeurs cérébrales en environ 3 minutes, contre 30 minutes avec les méthodes classiques, améliorant ainsi la rapidité et la qualité des décisions chirurgicales. La deuxième regroupe les outils d’IA au service de l’efficience des soins. Nous avons notamment développé ici un système de transcription automatique des consultations et de génération de comptes rendus, reposant sur trois principes : une souveraineté totale des données, une contextualisation intégrant l’historique du patient, et l’utilisation de modèles légers limitant l’impact environnemental. Enfin, la troisième catégorie concerne les outils visant à optimiser le fonctionnement global du système de santé. Leur impact est plus systémique, car ils agissent sur les parcours de soins et l’allocation des ressources. Le projet « ConcilIA », qui permet de prioriser les patients nécessitant une conciliation médicamenteuse, en est un exemple : il a déjà permis de tripler le nombre d’inadéquations médicamenteuses détectées.

Quels sont, à votre sens, les principaux points de vigilance dans le développement d’outils IA en santé ?

Si le développement d’un système IA est aujourd’hui à la portée de nombreux data scientists, sa valeur réelle dépend de plusieurs conditions. Il doit d’abord être fondé sur des données multicentriques et représentatives de la population. Il doit ensuite être évalué en conditions réelles, avec une méthodologie rigoureuse garantissant ses performances, son acceptabilité, son intégration dans les pratiques et sa pertinence médico-économique. Plus largement, plusieurs points de vigilance s’imposent : l’éthique, la souveraineté des données, mais aussi le maintien d’une expertise humaine forte. Il est essentiel de préserver l’esprit critique des professionnels de santé afin de pouvoir évaluer et challenger les systèmes d’IA.

Un mot, pour finir, sur vos projets à court et moyen terme ?

Nous allons poursuivre le déploiement de nos actions auprès des professionnels extra-hospitaliers, avec le soutien de l’Agence régionale de santé Grand Est. En parallèle, nous renforçons notre maillage territorial autour des données et de l’accompagnement, dans une logique de prévention et de responsabilité populationnelle à l’échelle interrégionale. Enfin, nous continuerons à développer des solutions à forte valeur ajoutée pour la prise en charge et l’efficience des soins, tout en favorisant leur valorisation et leur mutualisation au sein du système de santé. Notre ambition reste inchangée : construire collectivement une intelligence artificielle en santé utile, fiable et digne de confiance, capable de transformer les pratiques de façon responsable.
 

« Osez l’IA », pour rendre l’intelligence artificielle plus accessible et concrète

Le plan national « Osez l’IA » vise à accélérer la diffusion de l’intelligence artificielle dans toutes les entreprises françaises, en particulier les PME et les TPE, encore peu nombreuses à avoir adopté ces technologies. Pourtant, l’IA constitue un véritable levier de compétitivité, permettant d’améliorer la productivité, d’automatiser certaines tâches et d’exploiter plus efficacement les données. Pour répondre à ces enjeux, l’État s’est fixé des objectifs ambitieux à l’horizon 2030 : généraliser l’usage de l’IA dans les grandes entreprises, mais aussi atteindre 80 % d’adoption dans les PME/ETI et 50 % dans les TPE.

Le plan repose sur trois axes principaux : sensibiliser les entreprises pour lever les freins et démocratiser l’IA, former largement les professionnels, et accompagner concrètement les entreprises via des financements, des diagnostics et des solutions adaptées. Dans ce cadre, des « ambassadeurs IA » sont mobilisés pour agir au plus près du terrain : ils informent, conseillent et orientent les entreprises, facilitant ainsi leur passage à l’action. L’ambition, à terme, est de faire de cette technologie un outil du quotidien pour toutes les entreprises, de manière à renforcer durablement la compétitivité de l’économie française.
 

> Article paru dans Hospitalia #73, édition de mai 2026, à lire ici 






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