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« L’hôpital de demain sera à la fois numérique et durable »


Rédigé par Joëlle Hayek le Lundi 20 Novembre 2023 à 10:08 | Lu 3341 fois


Née en 2011 en Belgique, la communauté Patient Numérique a depuis essaimé bien au-delà de son territoire d’origine, se mobilisant sans relâche pour que le numérique en santé soit synonyme de nouveaux usages à meilleure valeur ajoutée. Particulièrement active, elle est à l’origine de plusieurs initiatives qui font désormais date, à l’instar de son séminaire international dont la 13ème édition s'était tenue à Charleroi le 12 octobre dernier, autour de la thématique « L’hôpital de demain sera numérique et durable ». Le point avec son fondateur et directeur scientifique, le Docteur Thierry Vermeeren.



À l’origine, il s’agissait pour vous d’accompagner la transformation numérique des systèmes de santé…

Dr Thierry Vermeeren : C’est en effet un sujet sur lequel je travaille de longue date, ce qui m’a d’ailleurs permis d’acquérir une réelle expertise sur l’intégration vertueuse des technologies numériques dans les institutions sanitaires. Au fil des années, j’avais toutefois observé une relative faiblesse de leur littératie numérique, c’est-à-dire de leur capacité à créer de la valeur à partir de la technologie. La question des usages, notamment, devait à mon sens être véritablement mise sur le devant de la scène. C’est ainsi que la communauté Patient Numérique a vu le jour. Réunissant au départ six hôpitaux belges en pointe sur ces questions, elle a rapidement embarqué d’autres établissements de santé, au Luxembourg, en France, puis dans le reste du monde. Son ambition ? Fédérer tous ceux souhaitant prendre activement part à la co-construction de l’hôpital 2.0, dans toutes ses composantes – qui sont multiples et complexes. Le réseau regroupe donc aussi bien soignants et des experts techniques que des philosophes et des sociologues, pour une vision transversale des nouvelles dynamiques à l’œuvre dans le monde de la santé numérique, y compris en termes d’impacts éthiques et sociétaux.

La communauté Patient Numérique a rapidement créé un séminaire annuel, mais c’est loin d’être le seul événement à son actif. Que pourriez-vous nous en dire ?

La littératie numérique impose en effet plusieurs épisodes. Notre séminaire international en est un composant clé, mais l’élément central réside à mon sens dans le Club Patient Numérique : des hôpitaux belges, français et luxembourgeois se réunissent tous les deux mois en moyenne pour réfléchir à une thématique liée à la rencontre de l’hôpital avec une technologie ou une innovation donnée, produisant systématiquement un livre blanc à l’issue de ces travaux – soit, à ce jour, pas moins de 80 publications ! Les connaissances ainsi produites nourrissent de nouveaux échanges et de nouvelles réflexions, dans un effet d’auto-entraînement au bénéfice de la collectivité. C’est d’ailleurs là un marqueur fort de la communauté Patient Numérique qui, rappelons-le, est à la fois agnostique et autofinancée.

D’autres exemples des actions menées ?

J’évoquerai aussi l’organisation des master class « Un autre regard sur la technologie », qui entendent faciliter les échanges entre les acteurs de santé et le monde industriel. Ceux-ci ne partagent en effet pas toujours le même langage : le technologue parle technologies, le soignant parle soins, leur point de rencontre est finalement relativement étroit. Partant de la question des usages – qui représente donc le fil rouge de toutes nos actions –, ces master class permettent de dérouler le fil jusqu’à en arriver, à rebours, à la réponse technologique. Elles sont ainsi l’occasion, pour les décideurs hospitaliers, de s’immerger dans le monde de la MedTech, et pour les acteurs industriels de gagner en maturité dans leur perception des besoins hospitaliers. Dans la continuité de cet axe qui se concentre, vous l’aurez compris, sur la nécessaire acculturation de l’écosystème, nous avons également créé l’institut de formation EM2C, qui pour sa part entend porter cette littératie numérique auprès des professionnels du soin.

Sur un autre registre, vous avez plus récemment créé un label permettant de mesurer la valeur d’usage d’une technologie. Pourriez-vous nous en parler ?

Il y a en effet quelques années, observant le foisonnement technologique en matière de santé numérique, j’avais noté que pour de nombreux outils, la finalité concrète n’était pas toujours perceptible. Comment, alors, faire sa sélection parmi les centaines de milliers d’applications de santé disponibles dans les stores ? Nous avons donc développé une méthodologie, nommée 150SoH (150 Solutions of health) pour justement mesurer la valeur d’usage et élaborer un score « Disruption ». Cette démarche, une fois de plus totalement agnostique, est déjà mise en œuvre en Belgique, au Canada, en Chine, en Espagne, en France, en Israël et au Luxembourg. Elle devrait, à terme, être appliquée dans une quinzaine de pays.

En quoi consiste plus concrètement ce label ?

Il comporte 35 critères, regroupés en cinq grands axes d’analyse : le volet économique, la dimension innovante, le volet changement des pratiques, l’impact sur le patient, et l’impact sur le soignant. Le score de Disruption est donc issu de la moyenne des points obtenus sur ces axes. À savoir également, le label considère le parcours de soins dans son intégralité. Aussi les solutions évaluées se répartissent-elles entre cinq dimensions au cœur du continuum de santé : la prédiction et la prévention, le diagnostic et le traitement, et la revalidation – ce qui permet de retrouver le schéma avant/pendant/après l’hospitalisation. Il convient pour finir de souligner que ce label ne remplace en rien les certifications mises en place par les pouvoirs publics, comme le marquage CE. Il ambitionne seulement de mieux mettre en exergue la valeur d’usage d’une solution donnée, en écho au principe fondant la communauté Patient Numérique.

Des évolutions sont-elles prévues sur les axes d’analyse étudiés ?

Ceux-ci ont en effet vocation à s’enrichir, car la santé numérique est elle-même en mouvement. De nouvelles problématiques y émergent sans cesse. Ce fut le cas de la cybersécurité, désormais intégrée dans toutes les composantes de la communauté Patient Numérique. C’est aujourd’hui celui de la transition écologique et de la décarbonation, véritable lame de fond que nous comptons adresser de différentes manières. D’abord en menant notre propre transition écologique, afin d’atteindre à terme un niveau bas carbone voire zéro carbone. Ensuite en produisant des connaissances sur le sujet, pour accompagner cette dynamique au sein des établissements de santé. Nous ambitionnons ainsi de publier, chaque année, cent bonnes pratiques de décarbonation car, comme l'a souligné notre dernier symposium, l’hôpital de demain sera à la fois numérique et durable. C’est là un réel changement de paradigme.

Qu’entendez-vous par là ?

Longtemps, le numérique a été perçu comme une entité à part entière alors qu’il s’intègre en réalité dans une démarche globale. Mettre en place une pratique numérique impose, aujourd’hui, de questionner son éco-score. À titre personnel, je suis convaincu que la technologie peut être vectrice de décarbonation, par exemple en limitant le volume des déplacements physiques et les transports associés. Elle a, certes, aussi un impact carbone qui lui est propre, mais celui-ci peut être maîtrisé. D’ailleurs, il existe désormais des data-centers bas carbone. Toujours est-il que cette réflexion doit être menée. Pour en revenir à notre label sur le potentiel de disruption d’une solution : nous comptons donc y ajouter un sixième axe d’analyse, l’éco-score.

En attendant, cette thématique de l’hôpital numérique et durable était, comme vous l’avez souligné, le fil rouge du 13ème séminaire Patient Numérique. Quels en étaient les temps forts ?

Ils étaient nombreux ! Comme à son habitude, le séminaire a accueilli des experts en provenance de nombreux pays, la Belgique et la France, bien sûr, mais aussi par exemple la Suisse et le Royaume-Uni, pour partager les expériences, croiser les regards et continuer d’avancer ensemble vers un hôpital 2.0 toujours plus vertueux. Cette journée était également l’occasion d’attribuer le Prix Patient Numérique 2023 et de distinguer la Personnalité Patient Numérique 2023, deux moments toujours très attendus. Une grande nouveauté a en outre été mise en œuvre durant l’édition 2023 : la tenue d’un « pré-séminaire » la veille de l’événement avec une cinquantaine de participants, qui ont réfléchi de manière très pratique aux enjeux de la transition écologique. Leurs travaux ont été présentés lors du séminaire le lendemain, pour initier une réflexion collective autour des bonnes pratiques et critères clés, et engager les participants dans une dynamique proactive.

Le mot de la fin ?

La décarbonation représente une préoccupation de plus en plus centrale, et chaque composant de l’écosystème de santé a un rôle à y jouer. J’invoquerai néanmoins un point de vigilance quant à la tentation du greenwashing, en particulier chez les acteurs de l’industrie qui, pour certains, cherchent se forger une image éco-responsable sans que la réalité des faits n’y corresponde. Je mettrai par ailleurs en lumière deux problématiques inhérentes au contexte hospitalier, et qui représentent autant d’écueils. D’une part, le fait que les infrastructures hospitalières soient prévues pour durer une cinquantaine d’années, donc deux générations et demie, ce qui est difficilement compatible avec la temporalité de la décarbonation. À titre d’exemple, de nombreux bâtiments construits au début des années 2000 sont de véritables passoires énergétiques… or ils n’en sont qu’à la moitié de leur cycle de vie.

Et d’autre part ?

L’hôpital regorge de protocoles quelque peu rigides, car inscrits dans un principe de précaution. Or la transition énergétique impose de repenser certains dogmes. Je pense notamment ici au traitement des DASRI, quasi automatiquement incinérés alors qu’ils pourraient, pour certains, être valorisés, comme l’a par exemple montré le CHU de Bordeaux. Et c’est loin d’être la seule initiative notable observée sur le terrain. Mais il s’agit pour la plupart de démarches individuelles et non – encore – systémiques. L’enjeu sera donc justement de parvenir à créer cet effet système autour de la décarbonation, en recensant les cas d’usage vertueux et en les mettant à la disposition de la communauté hospitalière, comme nous sommes déjà en train de le faire sur le champ du numérique en santé. 

> Pour en savoir plus sur la communauté Patient Numérique.

> Article publié dans l'édition de septembre d'Hospitalia à lire ici.


 






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