La récente censure par le Conseil constitutionnel de l’obligation assortie de sanctions financières d’alimenter le DMP, ainsi que la mobilisation des médecins libéraux, ne sont ni des accidents politiques ni des résistances corporatistes. Ils constituent le symptôme prévisible d’un échec conceptuel.
L’erreur fondatrice du DMP a été de le concevoir comme un dossier devant être constitué de documents exportés vers un outil central, plutôt que comme un service à rendre dans l’optique d’une meilleure coordination des soins. Or, la pratique médicale ne fonctionne pas de cette manière, elle repose sur la capacité – dans un temps contraint – à accéder à l’information recherchée de manière immédiate, fiable, pertinente et hiérarchisée.
Dans sa forme actuelle, le DMP ne garantit ni l’exhaustivité, ni la lisibilité, ni la compréhension clinique des informations qu’il contient. Il impose au médecin une double peine : consacrer du temps à l’alimenter et à le consulter, sans certitude d’y trouver l’information dont il a besoin.
Sanctionner financièrement des professionnels pour ne pas utiliser un outil dont l’utilité opérationnelle n’a pas été préalablement établie est non seulement maladroit, mais juridiquement fragile. Malgré un investissement massif, que l’on peut raisonnablement estimer entre un et trois milliards d’euros d’argent public depuis sa création, le DMP se heurte à un usage clinique très marginal : selon une enquête récente de la Fédération des médecins de France, près de 30 % des médecins libéraux déclarent ne jamais consulter le DMP et 15 % seulement de façon rare, faute d’y trouver une information fiable, structurée et immédiatement exploitable. Le rejet actuel n’est donc pas un rejet du numérique, ni du partage de l’information médicale, mais celui d’un modèle descendant, bureaucratique et déconnecté de la réalité clinique.
Pourtant, les briques existent déjà, nous le soulignions dès 2020 dans ces mêmes colonnes. La France dispose aujourd’hui de nombreux entrepôts de données de santé soumis à des cadres stricts de sécurité et d’interopérabilité. Les professionnels utilisent quotidiennement des logiciels médicaux agréés, au cœur de leur pratique.
Les normes d’interopérabilité nécessaires ont été définies et sont actuellement déjà implémentées et agréées dans les plateformes alimentant le DMP à partir des outils métier.
La voie du changement n’est donc pas de forcer l’alimentation d’un dossier central, mais de fédérer intelligemment ce qui est déjà produit au moment du soin et utiliser à bon escient l’intelligence artificielle (IA) pour synthétiser et structurer l’information médicale. Le principe est simple : laisser chaque professionnel travailler dans l’outil qu’il connaît ; produire, au sein d’un entrepôt sécurisé associé au logiciel métier, l’information destinée au partage au moment du soin ; permettre qu’elle soit automatiquement rendue accessible, de façon sécurisée, lorsque cela est nécessaire pour la prise en charge d’un patient. Des solutions techniques le permettant ont été développées et validées en France, une transition progressive vers un tel modèle cible serait possible. L’intelligence artificielle pourrait alors jouer un rôle clé en aidant le médecin à retrouver rapidement l’information pertinente, sans jamais se substituer à son jugement. Utilisée de cette manière, l’IA facilite le travail du médecin sans jamais décider à sa place, dans un cadre éthique clairement défini.
Le paradigme du DMP s’en trouve profondément inversé : l’État n’impose plus un logiciel unique, mais fixe des règles d’interopérabilité en laissant les acteurs choisir leurs outils ; le médecin travaille dans le logiciel agréé de son choix, produit automatiquement l’information au moment du soin et accède, lorsque c’est nécessaire, à une synthèse partagée rapide, claire et exploitable. Le patient bénéficie ainsi d’une continuité réelle de sa prise en charge, sans renoncer à la maîtrise de ses données. Un tel respect du temps médical et de la cognition clinique est la condition de réussite d’une organisation de soin, d’autant qu’une telle architecture distribuée améliorerait la sécurité des informations et réduirait drastiquement les coûts.
La question du dossier médical n’est pas seulement technique. Elle est éthique et démocratique. Persister dans le modèle actuel reviendrait à prolonger artificiellement un dispositif auquel plus personne ne croit vraiment. Il ne s’agit plus de sauver le DMP tel qu’il existe, mais de redéfinir ce que doit être un outil numérique au service du soin, à l’ère de l’interopérabilité et de l’intelligence artificielle.
> Article paru dans Hospitalia #72, édition de février 2026, à lire ici
L’erreur fondatrice du DMP a été de le concevoir comme un dossier devant être constitué de documents exportés vers un outil central, plutôt que comme un service à rendre dans l’optique d’une meilleure coordination des soins. Or, la pratique médicale ne fonctionne pas de cette manière, elle repose sur la capacité – dans un temps contraint – à accéder à l’information recherchée de manière immédiate, fiable, pertinente et hiérarchisée.
Dans sa forme actuelle, le DMP ne garantit ni l’exhaustivité, ni la lisibilité, ni la compréhension clinique des informations qu’il contient. Il impose au médecin une double peine : consacrer du temps à l’alimenter et à le consulter, sans certitude d’y trouver l’information dont il a besoin.
Sanctionner financièrement des professionnels pour ne pas utiliser un outil dont l’utilité opérationnelle n’a pas été préalablement établie est non seulement maladroit, mais juridiquement fragile. Malgré un investissement massif, que l’on peut raisonnablement estimer entre un et trois milliards d’euros d’argent public depuis sa création, le DMP se heurte à un usage clinique très marginal : selon une enquête récente de la Fédération des médecins de France, près de 30 % des médecins libéraux déclarent ne jamais consulter le DMP et 15 % seulement de façon rare, faute d’y trouver une information fiable, structurée et immédiatement exploitable. Le rejet actuel n’est donc pas un rejet du numérique, ni du partage de l’information médicale, mais celui d’un modèle descendant, bureaucratique et déconnecté de la réalité clinique.
Pourtant, les briques existent déjà, nous le soulignions dès 2020 dans ces mêmes colonnes. La France dispose aujourd’hui de nombreux entrepôts de données de santé soumis à des cadres stricts de sécurité et d’interopérabilité. Les professionnels utilisent quotidiennement des logiciels médicaux agréés, au cœur de leur pratique.
Les normes d’interopérabilité nécessaires ont été définies et sont actuellement déjà implémentées et agréées dans les plateformes alimentant le DMP à partir des outils métier.
La voie du changement n’est donc pas de forcer l’alimentation d’un dossier central, mais de fédérer intelligemment ce qui est déjà produit au moment du soin et utiliser à bon escient l’intelligence artificielle (IA) pour synthétiser et structurer l’information médicale. Le principe est simple : laisser chaque professionnel travailler dans l’outil qu’il connaît ; produire, au sein d’un entrepôt sécurisé associé au logiciel métier, l’information destinée au partage au moment du soin ; permettre qu’elle soit automatiquement rendue accessible, de façon sécurisée, lorsque cela est nécessaire pour la prise en charge d’un patient. Des solutions techniques le permettant ont été développées et validées en France, une transition progressive vers un tel modèle cible serait possible. L’intelligence artificielle pourrait alors jouer un rôle clé en aidant le médecin à retrouver rapidement l’information pertinente, sans jamais se substituer à son jugement. Utilisée de cette manière, l’IA facilite le travail du médecin sans jamais décider à sa place, dans un cadre éthique clairement défini.
Le paradigme du DMP s’en trouve profondément inversé : l’État n’impose plus un logiciel unique, mais fixe des règles d’interopérabilité en laissant les acteurs choisir leurs outils ; le médecin travaille dans le logiciel agréé de son choix, produit automatiquement l’information au moment du soin et accède, lorsque c’est nécessaire, à une synthèse partagée rapide, claire et exploitable. Le patient bénéficie ainsi d’une continuité réelle de sa prise en charge, sans renoncer à la maîtrise de ses données. Un tel respect du temps médical et de la cognition clinique est la condition de réussite d’une organisation de soin, d’autant qu’une telle architecture distribuée améliorerait la sécurité des informations et réduirait drastiquement les coûts.
La question du dossier médical n’est pas seulement technique. Elle est éthique et démocratique. Persister dans le modèle actuel reviendrait à prolonger artificiellement un dispositif auquel plus personne ne croit vraiment. Il ne s’agit plus de sauver le DMP tel qu’il existe, mais de redéfinir ce que doit être un outil numérique au service du soin, à l’ère de l’interopérabilité et de l’intelligence artificielle.
> Article paru dans Hospitalia #72, édition de février 2026, à lire ici









