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Les IDE en première ligne : « Le contexte est morose, la fatigue est autant physique que psychologique »


Rédigé par Rédaction le Lundi 1 Février 2021 à 10:34 | Lu 1832 fois


Afflux de patients, déprogrammations, réorganisations… Ces derniers mois ont été particulièrement épuisants pour les soignants, tous métiers confondus. Les Infirmiers Diplômés d’État (IDE), par exemple, ont notamment été confrontés à de « graves problématiques déontologiques », comme nous l’explique Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC).



Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC). ©DR
Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC). ©DR
Vous êtes vous-même infirmier en milieu hospitalier. Quel regard portez-vous sur la crise sanitaire ? 
Thierry Amouroux : Cela fait déjà plusieurs années que les fermetures de lits et le manque de personnel augmentent considérablement la charge de travail des infirmiers hospitaliers, rendant leur exercice toujours plus difficile sur le plan déontologique et humain. Cette réalité est connue et a été au cœur de nombreuses mobilisations. Mais elle a été mise en lumière et même exacerbée par la crise sanitaire, avec des conséquences dramatiques sur la prise en charge des patients et la mise en œuvre de ce que l’on a appelé le « tri » – une pratique qui a broyé beaucoup d’infirmiers. Nous sommes habitués à évaluer le rapport bénéfice-risque d’une mise en réanimation, mais au printemps, plusieurs de mes confrères ont été confrontés à des situations où un seul lit était disponible pour trois patients qui auraient normalement bénéficié de soins en réanimation. Même si la décision finale, et la responsabilité qui en découle, reviennent au médecin, ce sont nous, soignants, qui restons auprès des patients et des familles qui n’y ont pas eu accès. Psychologiquement, cette situation est très difficile à gérer. Elle l’a été encore plus la fin du printemps, et donc de la première vague, lorsque la reprise des fermetures de lits a été annoncée.  

Il y a tout de même eu quelques moments de grâce, comme la dynamique collective qui s’est mise en place, saluée par de nombreux infirmiers. 
Effectivement, cette période où les IDE ont été constamment associés aux décisions et où les freins administratifs ont été limités, était une vraie parenthèse dorée. Mais comme toute parenthèse, elle s’est refermée. Je déplore sincèrement la perte de cette cohésion retrouvée au sein des équipes, mais aussi et surtout le retour des gestionnaires et de cette approche traditionnelle qui consiste à ne pas prendre notre profession en compte. Les IDE ne sont, aujourd’hui, toujours pas associés aux décisions principales. 

Quid de la deuxième vague ?
Il faut tout d’abord rappeler qu’après la crise du printemps, de nombreux IDE ont quitté cet été l’hôpital public. Cette vague de départs, couplée à un volume moindre de lits, me fait redouter encore plus le « tri ». Le contexte est morose, la fatigue est autant physique que psychologique. De plus, les « avancées » promises par l’État ne viennent pas. Par exemple, la reconnaissance du Covid en tant que maladie professionnelle, promise par Olivier Véran au printemps, n’est finalement appliquée que dans un nombre restreint de cas. Or, si beaucoup de soignants ont été contaminés, c’est avant tout à cause du manque d’équipements de protection individuels. Ne pas l‘admettre est une réelle marque de mépris.

Le Ségur de la santé visait justement à répondre aux enseignements de la crise. Avez-vous pu y participer ? 
Je n’ai personnellement pas assisté aux échanges, comme bon nombre d’IDE car la profession a in fineété très peu représentée. Certains ont salué ce Ségur. Mais pour moi, le compte n’y est pas. L’augmentation des salaires est par exemple insuffisante : même avec 180 € en plus par mois, nous restons à 10 % en dessous du salaire moyen des pays de l’OCDE. Lorsque l’on sait que la revalorisation précédente date d’il y a déjà dix ans, on peut comprendre pourquoi de nombreux IDE changent de secteur d’exercice – privilégiant le libéral – de pays, voire même de métier. 

Comment pallier cette situation ? 
Nous demandons une augmentation du nombre de lits et de meilleures conditions de travail. 180 000 IDE supplémentaires pourraient exercer si on leur proposait des modalités décentes : un salaire à hauteur de la moyenne des pays de l’OCDE, des postes compatibles avec leur déontologie et un ratio soignant-patient conforme aux pratiques internationales. Appliquer ces quelques clauses permettra d’augmenter immédiatement le nombre des IDE en exercice, sans attendre que de nouveaux professionnels soient formés. D’ailleurs, la vigilance doit ici être de mise car, devant le manque de personnel et notamment d’aides-soignants, on voit fleurir des « formations accélérées ». Cette solution court-termiste risquerait de réduire la qualité des soins, tout en empêchant les établissements, et notamment les EHPAD, de travailler sur une question de fond : pourquoi n’arrive-t-on pas à recruter et à fidéliser les soignants ?  

Témoignage : « Nous étions dans une sorte d’euphorie, nous sauvions la France »

Aujourd’hui intérimaire dans le privé, Sylvie* a travaillé 15 ans à l’AP-HP, dont 10 années en réanimation. Pendant plusieurs semaines, ce printemps, elle a réintégré les hôpitaux parisiens pour venir en aide aux équipes en place. « Je me suis portée candidate par le biais de l’Agence Régionale de Santé », raconte-t-elle. N’ayant pas exercé en réanimation depuis sept ans, elle a dû se former via un MOOC, une formation à distance mise en place par les équipes du CHI de Créteil. « Cette formation était très bien faite : en un week-end, j’ai pu revoir les principaux points de cette spécialité et valider la certification. Tout est revenu très vite », confie l’IDE qui a alors intégré un service Covid créé de toute pièce. « L’ambiance était vraiment particulière, les patients étaient installés dans des salles de réveil ou des blocs opératoires », raconte l’infirmière tout en saluant l’organisation et l’entraide qui y régnait. « Tout cela était nouveau pour nous tous, quel que soit notre statut. Nous étions dans une sorte d’euphorie, nous sauvions la France ». Après trois semaines au sein de ce service, l’IDE est réaffectée en fonction des besoins, dans des services d’urgences, de soins de suite et de réadaptation, de gériatrie, de réanimation… Elle s’adapte à chaque fois mais est souvent confrontée à des problématiques déontologiques, comme en gériatrie où elle est choquée par le confinement des résidents. Elle a également dû faire face à certaines tensions humaines, comme la « culture de service » rencontrée dans une réanimation classique, qu’elle décrit comme « une forme de snobisme »« Étant venue pour aider, je ne pensais pas me retrouver confrontée à cela », note l’IDE qui « ne regrette pas d’avoir changé de structure il y a plusieurs années »

*Le prénom a été changé.



Article publié dans le numéro de décembre d'Hospitalia à consulter ici .






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