Quels sont, selon vous, les enjeux actuels du métier de biologiste médical ?
Emeline Gernez : Le principal enjeu est celui de l’attractivité. La biologie médicale traverse aujourd’hui une crise préoccupante : si elle reste recherchée par les pharmaciens, de nombreux postes ne sont plus pourvus par les médecins à l’issue des épreuves classantes nationales. Le regroupement des laboratoires a complexifié l’exercice libéral, le métier est moins attractif financièrement et les contraintes administratives se sont accrues, ce qui peut représenter un frein à l’attractivité de la profession. De plus, la spécialité est parfois perçue, à tort, comme pauvre en interactions cliniques – alors même qu’elle porte le nom de « biologie clinique ». Elle souffre aussi d’un manque de visibilité dans les études médicales, où elle est souvent abordée de manière très superficielle. Pourtant, des domaines comme la bio-informatique ou les biotechnologies pourraient susciter de nouvelles vocations s’ils étaient mieux valorisés.
Charles Awoussi : La biologie médicale implique aussi le traitement d’un grand volume de données, ce qui peut rebuter certains jeunes médecins. D’où l’importance d’évoquer les avancées technologiques dès la formation. L’intelligence artificielle (IA), notamment, peut simplifier et accélérer le traitement des données, libérant du temps pour renforcer l’activité clinique. S’agissant plus spécifiquement de la biologie médicale hospitalière, elle subit les mêmes difficultés que partout ailleurs à l’hôpital : pénuries de personnel, charge de travail élevée, tensions budgétaires, rémunérations peu attractives… Autant de facteurs qui pèsent lourdement sur l’envie de s’y engager.
Comment, alors, relever le défi de l’attractivité ?
Emeline Gernez : Une piste importante consiste à élargir les missions des biologistes, par exemple en leur permettant de prescrire certains examens de biologie médicale, ou en les impliquant davantage dans les actions de dépistage et de prévention. Il est également essentiel de renforcer leurs échanges avec les cliniciens. Le biologiste n’est pas un simple prestataire de service, il apporte une expertise complémentaire, insuffisamment reconnue. Mais pour que celle-ci puisse être réellement valorisée, il serait souhaitable de réduire les charges administratives non médicales et d’automatiser autant que possible les processus répétitifs, ce qui permettrait de concentrer nos efforts sur notre cœur de métier.
Charles Awoussi : La formation doit aussi être repensée. C’est d’ailleurs un chantier en cours au sein de la Fédération. Aujourd’hui, le contenu et la qualité de la formation varient fortement selon les régions et les expertises disponibles localement. Les internes ne bénéficient donc pas tous d’une vision globale sur la discipline, ils n’acquièrent pas la même compréhension de la réalité du métier et des interactions possibles avec les autres spécialités. Or l’expérience vécue durant l’internat conditionne en grande partie la suite de la carrière. Nous allons donc lancer un questionnaire auprès de tous les internes en biologie médicale, qui sera éventuellement élargi aux assistants et aux jeunes biologistes, afin de faire un état des lieux sur la formation dans l’ensemble des subdivisions et identifier les facteurs influençant le choix de spécialité au cours de l’internat. Nous pourrons ensuite travailler avec plusieurs instances, dont le CNOP et les sociétés savantes, à l’harmonisation de la formation, et redonner ainsi à notre spécialité la visibilité et la reconnaissance qu’elle mérite.
Vous évoquiez plus haut les avancées technologiques. Comment sont-elles perçues par les futurs biologistes ?
Emeline Gernez : La perception dépend du niveau de connaissance. L’IA, par exemple, n’effraie réellement que ceux qui ne la comprennent pas ou ne la maîtrisent pas. D’où l’importance de former les internes en biologie médicale à ces questions, afin qu’ils puissent mieux appréhender les applications possibles de l’IA, mais aussi ses limites et ses enjeux éthiques. En démystifiant cette technologie, on leur montrera qu’elle peut devenir un outil précieux pour automatiser des tâches répétitives et chronophages, afin de dégager du temps pour des activités cliniques où l’expertise du biologiste sera pleinement mobilisée.
Charles Awoussi : L’IA ne remplacera jamais le biologiste, mais elle facilitera sans doute son travail quotidien. Dans un laboratoire de CHU, par exemple, 4 000 et 6 000 bilans biologiques sont traités chaque jour. La plupart de ces bilans sont routiniers et normaux, mais leur vérification est très chronophage. Un processus de validation automatique de ces dossiers par un outil comme l’IA – dans le respect des spécifications de la norme ISO 15189 – permettrait de les trier rapidement, pour que le biologiste puisse se consacrer aux dossiers complexes. C’est une évolution comparable à celle qu’a connue l’imagerie médicale, et qui pourrait soutenir le développement de la biologie clinique. La spécialité deviendra alors naturellement plus attractive pour les internes, qui cherchent justement à développer leur expertise médicale et à avoir une stimulation intellectuelle, aspects aujourd’hui trop absents.
Quelle est la situation aujourd’hui sur le terrain ?
Charles Awoussi : L’IA commence à trouver des applications en biologie médicale, principalement dans les CHU. C’est sans doute dans ces établissements que la transformation se mettra en place en premier. Actuellement, les internes assurent encore l’essentiel des validations biologiques, ce qui leur laisse très peu de temps pour d’autres activités : la biologie clinique, bien sûr, mais aussi la recherche, ou encore l’implication dans les sociétés savantes. Or ces engagements sont particulièrement formateurs et valorisants ; ils jouent un rôle essentiel pour attirer et fidéliser les jeunes dans une spécialité.
Emeline Gernez : Nous avons d’ailleurs publié un article donnant la vision des jeunes biologistes sur l’avenir de la discipline. En partant des enjeux actuels – notamment le déclin d’attractivité – nous formulons plusieurs pistes pour redorer le blason de la biologie médicale : mieux exploiter les avancées de la technologie, élargir les missions des biologistes, encourager l’implication des jeunes dans les sociétés savantes et les syndicats, valoriser la recherche au sein des stages, ou encore donner davantage de visibilité aux nouvelles générations lors des congrès.
Quel regard portez-vous sur les automates équipant actuellement les laboratoires ?
Charles Awoussi : Les équipements sont très hétérogènes, car ils sont choisis selon l’activité du laboratoire et les délais de rendus attendus. D’après ce que j’ai pu observer, l’industrie répond globalement bien aux attentes : les laboratoires trouvent des solutions adaptées à leurs spécificités et à leur niveau de spécialisation. Cela reste toutefois un regard extérieur car, en tant qu’internes, nous ne participons pas au choix des automates ; lorsque nous arrivons en stage, les équipements sont déjà en place, fonctionnent bien dans la majorité des cas et répondent aux spécifications de la norme, à travers des dossiers de validation de méthode.
Emeline Gernez : Ce qui change aujourd’hui, c’est la compétitivité croissante du marché. De nouveaux fournisseurs, notamment extra-européens, arrivent avec des offres plus variées et des grilles tarifaires plus étendues. Nous aurons sans doute beaucoup plus de choix que les générations précédentes, mais aussi davantage de questions à nous poser – notamment sur la souveraineté industrielle. Et ce ne sera pas simple si, dans le même temps, les budgets continuent de diminuer.
Quelle est votre vision idéale du métier de biologiste ?
Emeline Gernez : C’est une question délicate, car la réponse est nécessairement subjective… Pour moi, une biologie médicale véritablement attractive est une biologie où l’activité clinique occupe une place centrale ; où les biologistes seraient également moteurs sur des projets de recherche pluridisciplinaires, travailleraient en étroite collaboration avec les autres spécialités, et seraient encouragés à présenter leurs travaux à l’international. J’imagine un métier ouvert sur le monde, où l’on échange avec des confrères d’autres pays pour enrichir notre pratique, s’inspirer de ce qui fonctionne le mieux ailleurs et contribuer ainsi à faire évoluer durablement la discipline.
Charles Awoussi : De mon côté, le biologiste que j’aspire à devenir n’est pas quelqu’un qui consacre ses journées à l’administratif ou à la gestion documentaire – c’est d’ailleurs pour cela que et j’ai choisi l’hémostase, une spécialité très clinico-biologique et très cartésienne. Je souhaiterais également disposer de temps pour mener des travaux de recherche, suivre les avancées scientifiques, participer à des congrès, découvrir des innovations et participer concrètement à l’amélioration des pratiques au bénéfice des patients. Car, au fond, c’est pour agir dans l’intérêt du patient que nous avons choisi les métiers du soin. Les démarches qualité y participent, et leur importance est indéniable. Mais elles ne peuvent pas être notre unique horizon.
En conclusion ?
Charles Awoussi : Sortir du laboratoire et élargir nos missions vers la prévention a tout son sens. Nous avons une vision globale des analyses prescrites, détectons des tendances épidémiologiques et des signaux de santé publique, et sommes tout à fait légitimes pour contribuer à des actions de prévention primaire et secondaire. Les données biologiques sont une richesse encore largement sous-exploitée. Nous n’avons pas forcément besoin d’IA pour les analyser, mais elle constituera un formidable facilitateur, notamment pour les croiser avec d’autres sources et obtenir une vision d’ensemble plus complète. C’est vers cet avenir-là, plus ouvert, plus clinique, plus utile à la collectivité, que notre spécialité doit tendre.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici
Emeline Gernez : Le principal enjeu est celui de l’attractivité. La biologie médicale traverse aujourd’hui une crise préoccupante : si elle reste recherchée par les pharmaciens, de nombreux postes ne sont plus pourvus par les médecins à l’issue des épreuves classantes nationales. Le regroupement des laboratoires a complexifié l’exercice libéral, le métier est moins attractif financièrement et les contraintes administratives se sont accrues, ce qui peut représenter un frein à l’attractivité de la profession. De plus, la spécialité est parfois perçue, à tort, comme pauvre en interactions cliniques – alors même qu’elle porte le nom de « biologie clinique ». Elle souffre aussi d’un manque de visibilité dans les études médicales, où elle est souvent abordée de manière très superficielle. Pourtant, des domaines comme la bio-informatique ou les biotechnologies pourraient susciter de nouvelles vocations s’ils étaient mieux valorisés.
Charles Awoussi : La biologie médicale implique aussi le traitement d’un grand volume de données, ce qui peut rebuter certains jeunes médecins. D’où l’importance d’évoquer les avancées technologiques dès la formation. L’intelligence artificielle (IA), notamment, peut simplifier et accélérer le traitement des données, libérant du temps pour renforcer l’activité clinique. S’agissant plus spécifiquement de la biologie médicale hospitalière, elle subit les mêmes difficultés que partout ailleurs à l’hôpital : pénuries de personnel, charge de travail élevée, tensions budgétaires, rémunérations peu attractives… Autant de facteurs qui pèsent lourdement sur l’envie de s’y engager.
Comment, alors, relever le défi de l’attractivité ?
Emeline Gernez : Une piste importante consiste à élargir les missions des biologistes, par exemple en leur permettant de prescrire certains examens de biologie médicale, ou en les impliquant davantage dans les actions de dépistage et de prévention. Il est également essentiel de renforcer leurs échanges avec les cliniciens. Le biologiste n’est pas un simple prestataire de service, il apporte une expertise complémentaire, insuffisamment reconnue. Mais pour que celle-ci puisse être réellement valorisée, il serait souhaitable de réduire les charges administratives non médicales et d’automatiser autant que possible les processus répétitifs, ce qui permettrait de concentrer nos efforts sur notre cœur de métier.
Charles Awoussi : La formation doit aussi être repensée. C’est d’ailleurs un chantier en cours au sein de la Fédération. Aujourd’hui, le contenu et la qualité de la formation varient fortement selon les régions et les expertises disponibles localement. Les internes ne bénéficient donc pas tous d’une vision globale sur la discipline, ils n’acquièrent pas la même compréhension de la réalité du métier et des interactions possibles avec les autres spécialités. Or l’expérience vécue durant l’internat conditionne en grande partie la suite de la carrière. Nous allons donc lancer un questionnaire auprès de tous les internes en biologie médicale, qui sera éventuellement élargi aux assistants et aux jeunes biologistes, afin de faire un état des lieux sur la formation dans l’ensemble des subdivisions et identifier les facteurs influençant le choix de spécialité au cours de l’internat. Nous pourrons ensuite travailler avec plusieurs instances, dont le CNOP et les sociétés savantes, à l’harmonisation de la formation, et redonner ainsi à notre spécialité la visibilité et la reconnaissance qu’elle mérite.
Vous évoquiez plus haut les avancées technologiques. Comment sont-elles perçues par les futurs biologistes ?
Emeline Gernez : La perception dépend du niveau de connaissance. L’IA, par exemple, n’effraie réellement que ceux qui ne la comprennent pas ou ne la maîtrisent pas. D’où l’importance de former les internes en biologie médicale à ces questions, afin qu’ils puissent mieux appréhender les applications possibles de l’IA, mais aussi ses limites et ses enjeux éthiques. En démystifiant cette technologie, on leur montrera qu’elle peut devenir un outil précieux pour automatiser des tâches répétitives et chronophages, afin de dégager du temps pour des activités cliniques où l’expertise du biologiste sera pleinement mobilisée.
Charles Awoussi : L’IA ne remplacera jamais le biologiste, mais elle facilitera sans doute son travail quotidien. Dans un laboratoire de CHU, par exemple, 4 000 et 6 000 bilans biologiques sont traités chaque jour. La plupart de ces bilans sont routiniers et normaux, mais leur vérification est très chronophage. Un processus de validation automatique de ces dossiers par un outil comme l’IA – dans le respect des spécifications de la norme ISO 15189 – permettrait de les trier rapidement, pour que le biologiste puisse se consacrer aux dossiers complexes. C’est une évolution comparable à celle qu’a connue l’imagerie médicale, et qui pourrait soutenir le développement de la biologie clinique. La spécialité deviendra alors naturellement plus attractive pour les internes, qui cherchent justement à développer leur expertise médicale et à avoir une stimulation intellectuelle, aspects aujourd’hui trop absents.
Quelle est la situation aujourd’hui sur le terrain ?
Charles Awoussi : L’IA commence à trouver des applications en biologie médicale, principalement dans les CHU. C’est sans doute dans ces établissements que la transformation se mettra en place en premier. Actuellement, les internes assurent encore l’essentiel des validations biologiques, ce qui leur laisse très peu de temps pour d’autres activités : la biologie clinique, bien sûr, mais aussi la recherche, ou encore l’implication dans les sociétés savantes. Or ces engagements sont particulièrement formateurs et valorisants ; ils jouent un rôle essentiel pour attirer et fidéliser les jeunes dans une spécialité.
Emeline Gernez : Nous avons d’ailleurs publié un article donnant la vision des jeunes biologistes sur l’avenir de la discipline. En partant des enjeux actuels – notamment le déclin d’attractivité – nous formulons plusieurs pistes pour redorer le blason de la biologie médicale : mieux exploiter les avancées de la technologie, élargir les missions des biologistes, encourager l’implication des jeunes dans les sociétés savantes et les syndicats, valoriser la recherche au sein des stages, ou encore donner davantage de visibilité aux nouvelles générations lors des congrès.
Quel regard portez-vous sur les automates équipant actuellement les laboratoires ?
Charles Awoussi : Les équipements sont très hétérogènes, car ils sont choisis selon l’activité du laboratoire et les délais de rendus attendus. D’après ce que j’ai pu observer, l’industrie répond globalement bien aux attentes : les laboratoires trouvent des solutions adaptées à leurs spécificités et à leur niveau de spécialisation. Cela reste toutefois un regard extérieur car, en tant qu’internes, nous ne participons pas au choix des automates ; lorsque nous arrivons en stage, les équipements sont déjà en place, fonctionnent bien dans la majorité des cas et répondent aux spécifications de la norme, à travers des dossiers de validation de méthode.
Emeline Gernez : Ce qui change aujourd’hui, c’est la compétitivité croissante du marché. De nouveaux fournisseurs, notamment extra-européens, arrivent avec des offres plus variées et des grilles tarifaires plus étendues. Nous aurons sans doute beaucoup plus de choix que les générations précédentes, mais aussi davantage de questions à nous poser – notamment sur la souveraineté industrielle. Et ce ne sera pas simple si, dans le même temps, les budgets continuent de diminuer.
Quelle est votre vision idéale du métier de biologiste ?
Emeline Gernez : C’est une question délicate, car la réponse est nécessairement subjective… Pour moi, une biologie médicale véritablement attractive est une biologie où l’activité clinique occupe une place centrale ; où les biologistes seraient également moteurs sur des projets de recherche pluridisciplinaires, travailleraient en étroite collaboration avec les autres spécialités, et seraient encouragés à présenter leurs travaux à l’international. J’imagine un métier ouvert sur le monde, où l’on échange avec des confrères d’autres pays pour enrichir notre pratique, s’inspirer de ce qui fonctionne le mieux ailleurs et contribuer ainsi à faire évoluer durablement la discipline.
Charles Awoussi : De mon côté, le biologiste que j’aspire à devenir n’est pas quelqu’un qui consacre ses journées à l’administratif ou à la gestion documentaire – c’est d’ailleurs pour cela que et j’ai choisi l’hémostase, une spécialité très clinico-biologique et très cartésienne. Je souhaiterais également disposer de temps pour mener des travaux de recherche, suivre les avancées scientifiques, participer à des congrès, découvrir des innovations et participer concrètement à l’amélioration des pratiques au bénéfice des patients. Car, au fond, c’est pour agir dans l’intérêt du patient que nous avons choisi les métiers du soin. Les démarches qualité y participent, et leur importance est indéniable. Mais elles ne peuvent pas être notre unique horizon.
En conclusion ?
Charles Awoussi : Sortir du laboratoire et élargir nos missions vers la prévention a tout son sens. Nous avons une vision globale des analyses prescrites, détectons des tendances épidémiologiques et des signaux de santé publique, et sommes tout à fait légitimes pour contribuer à des actions de prévention primaire et secondaire. Les données biologiques sont une richesse encore largement sous-exploitée. Nous n’avons pas forcément besoin d’IA pour les analyser, mais elle constituera un formidable facilitateur, notamment pour les croiser avec d’autres sources et obtenir une vision d’ensemble plus complète. C’est vers cet avenir-là, plus ouvert, plus clinique, plus utile à la collectivité, que notre spécialité doit tendre.
> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici







