HOSPITALIA

« Le patient n’est plus celui qui subit son parcours : il devient form’acteur de la formation des professionnels de santé »

Rédaction

Au même rang que la démarche qualité, la formation en santé conditionne la sécurité des soins. C’est le parti pris du premier tome d’Innovations en formation & ingénierie pédagogique en santé (LEH Édition), paru le 17 juin 2026 sous la direction de Jean-Luc Stanislas, membre expert à la Haute Autorité de santé. Quinze chapitres y réunissent dix-neuf contributrices et contributeurs de France, du Québec et du Luxembourg. L’ouvrage, qui reconnaît le patient comme un acteur à part entière de la formation des soignants, est préfacé par Yann Bubien, directeur général de l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur et ancien directeur général du CHU de Bordeaux, et par Céline Dugast, présidente de l’ANFH. Entretien avec son directeur.

Cinq ans après votre ouvrage sur le management des structures de santé, pourquoi un livre sur la formation ?  
Jean-Luc Stanislas
: Trois mouvements recomposent la manière dont les compétences se construisent et se transmettent : l’intelligence artificielle générative, la certification périodique et la réingénierie des métiers. La formation n’est plus une fonction d’appoint. Elle se situe au même rang que la démarche qualité, parce qu’elle conditionne la sécurité des soins et la performance des professionnels. Il y a une continuité avec 2021 : après les innovations managériales, il fallait s’intéresser à ce qui les rend possibles, c’est-à-dire les femmes et les hommes que l’on forme.  

Que représente l’engagement de vos deux préfaciers, Yann Bubien et Céline Dugast ?  
Beaucoup. Yann Bubien avait contribué à mon ouvrage de 2021 ; il préface celui-ci dans la continuité de cette collaboration. Sa parole, comme directeur général d’une grande agence régionale de santé et ancien patron de CHU, ancre le propos là où se décident les arbitrages budgétaires. Céline Dugast préside l’ANFH, l’institution qui finance la formation hospitalière : elle rappelle que défendre la place de la formation dans la stratégie est un combat ancien. Deux responsables de ce rang qui rejoignent le propos des auteurs, c’est le signe d’un consensus qui se forme au sommet.  

Quelle est leur thèse commune ?  
Que la formation est un investissement, pas une dépense. Céline Dugast le résume d’une formule : un moteur, et non un lot de consolation. Dans l’ouvrage, Olivia Rufat, coordonnatrice générale des soins, montre en quoi elle structure la performance et la qualité des soins ; Sylvain Boussemaere, directeur d’hôpital, en fait à la fois une exigence stratégique et une question éthique. Sur le terrain, j’ai vu des plans de formation sacrifiés au premier exercice budgétaire difficile. Couper là en premier dit quelque chose de la place réelle qu’on accorde aux soignants. Et la facture arrive plus tard : épuisement, départs, perte de qualité.  

Vous fondez l’ouvrage sur une « approche pentagonale ». De quoi s’agit-il ?  
D’une grille de lecture systémique. Elle distingue cinq dimensions liées entre elles : le politique et l’institutionnel, le patient formateur, le formateur transformé, les technologies numériques et l’IA générative, les neurosciences appliquées à l’apprentissage. Aucune ne produit ses effets sans les autres, et l’apprenant reste au centre. Ce premier tome traite les deux premières ; les trois suivantes feront l’objet d’un second volume. Cette construction doit beaucoup à la sociologie des organisations, de Mintzberg à Weick, et surtout à la pensée complexe d’Edgar Morin, disparu le 29 mai 2026, dont l’héritage aux sciences humaines comme aux sciences exactes restera inestimable.  

Que disent les contributeurs de la première partie ?  
Nadia Péoc’h, directrice des soins et docteure en sciences de l’éducation, articule formation, innovation et recherche pour anticiper les mutations du système de santé d’ici 2040, et distingue trois finalités pédagogiques : faire pour, faire avec, être avec. Matthieu Guyot prolonge cette projection avec un scénario de la formation hospitalière en 2040. Michèle Appelshaeuser et Christophe Debout comparent la réingénierie de la formation infirmière initiale au sein de l’Union européenne. Marie-Christine Chareyre travaille les attentes des nouvelles générations. Jean-Roch Houllier, responsable Learning & Digital chez Safran, apporte un regard venu de l’industrie sur l’immersion expérientielle et montre ce que l’hôpital peut en transposer. Jean-Baptiste Capgras, directeur de l’IFROSS, et Camille Pfeffer analysent l’espace-temps de formation comme moment où se recomposent les pratiques et les identités professionnelles. 

Votre diagnostic s’appuie sur des comparaisons internationales...
Chaque pays répond à sa façon à la même contrainte. Le Royaume-Uni a centralisé avec une académie numérique et le Topol Fellowship, l’Allemagne mise sur l’alternance de l’Ausbildung, le Québec a institutionnalisé le partenariat patient avec le Montreal Model, la France combine formation initiale et obligation triennale de DPC. Les données de l’OCDE confirment l’internationalisation des parcours : en 2021, près de 10 % des médecins exerçant dans l’UE à quatorze avaient été formés à l’étranger, contre 6 % dix ans plus tôt.  

La deuxième partie place le patient au premier plan. Comment vos contributeurs la traitent-ils ?  
Pour la première fois dans un ouvrage d’ingénierie pédagogique en santé, le patient y est reconnu comme un acteur à part entière. La personne qui forme transmet un savoir d’expérience, distinct du savoir académique et complémentaire de lui. La reconnaissance n’est plus seulement théorique : l’arrêté du 27 janvier 2025 autorise la participation de patients en binôme avec un enseignant, et un guide ministériel est paru en juin 2025. Marie-Eve Huteau et Céline Cardoso-Fortes posent les bases d’une pédagogie de la démocratie en santé, en s’appuyant sur le Montreal Model, transposé au CHRU de Nancy dès 2017. Thérèse Psiuk, directrice des soins honoraire et experte de l’ANAP, et Aurore Lebecq Duvaud montrent comment le récit du patient devient matière à transmission, par la médecine narrative. Célia Cardoso, de l’IHU Institut Imagine, interroge la légitimité et le statut du patient formateur. Emmanuelle Jouet en propose une lecture par les sciences de gestion. Karine Barelle, patiente partenaire engagée, examine le passage du patient expert à la coanimation. Sébastien Couarraze étudie la simulation avec patients partenaires et la pédagogie par les pairs. 

Cette reconnaissance institutionnelle suffit-elle ?  
Non, et l’ouvrage le dit sans détour. Le rapport HCL/Sciences po Lyon de 2025 recense une vingtaine d’expérimentations françaises et met au jour un paradoxe : plus le patient formateur est sollicité, moins il est accompagné. Son statut juridique, sa rémunération, la prévention de son épuisement restent en suspens. Un patient formateur n’est pas un témoin que l’on invite ; il devient un acteur du système de formation, avec ce que cela suppose de gouvernance.  

Quel rôle jouent l’IA générative et la certification périodique ?  
La certification périodique fait passer la formation d’un événement ponctuel à un suivi continu. L’IA générative ouvre des usages pédagogiques nouveaux, à condition de les encadrer. La HAS a lancé en septembre 2025 le 6e cycle de certification, sur la base du référentiel version 2025, et publié un référentiel dédié, A.V.E.C., pour un usage responsable de l’IA générative en santé ; le règlement européen sur l’IA viendra progressivement border ces pratiques. L’outil ne remplacera ni le jugement clinique ni la relation pédagogique. 

À qui s’adresse cette publication ?  
Aux décideurs hospitaliers, aux directeurs des ressources humaines, aux responsables et ingénieurs de formation, aux formateurs et aux professionnels de santé, ainsi qu’aux patients partenaires. Un livre de praticiens écrit pour des praticiens, qui offre aussi aux chercheurs un cadre conceptuel solide.  

Un second tome est-il prévu ?  
Oui, sa parution est prévue au second semestre 2026. Il traitera les trois dimensions restantes : le formateur transformé, les technologies numériques et l’IA, les apports des neurosciences à l’apprentissage.  

Quelle est votre vision de la formation en santé de demain ?  
Une formation pensée comme un suivi continu, ouverte aux patients comme acteurs, soutenue par les institutions, adossée à des pratiques éprouvées. La formation prépare les métiers de demain ; la rogner, c’est emprunter sur l’avenir des soins. Yann Bubien clôt sa préface en souhaitant que ce tome fasse de la formation un espace d’émancipation et d’engagement au service du soin. C’est exactement notre intention. En une phrase : former autrement, pour soigner mieux.  

- Stanislas, Jean-Luc (dir.). Innovations en formation & ingénierie pédagogique en santé. Bordeaux : LEH Édition, parution le 17 juin 2026, 326 pages, 46 €.


Commentaires (0)
Nouveau commentaire :



ABONNEZ-VOUS À LA NEWSLETTER !