Le Soignant en 2050 : À l’IFSI-IFAS Tenon, le design fiction passe des intuitions aux questions de société
Joëlle Hayek
Lancé en 2024 à l’initiative de Nacéra Benchérif, alors directrice de l’IFSI-IFAS Tenon, le projet « Le soignant à l’hôpital en 2050 » repose sur une conviction : « le futur ne se prédit pas, il se construit ». En associant design fiction et sciences infirmières, l’ambition était de permettre aux étudiants de penser les transformations du soin avant de les subir. Si sa fondatrice a depuis quitté l’établissement, la démarche se poursuit avec les équipes pédagogiques. Et cette deuxième année marque une nouvelle étape : après avoir exploré les signaux faibles du soin de demain, les apprentis designers sont désormais invités à transformer leurs intuitions en véritables questions de société.
Un hôpital où une intelligence artificielle oriente les soignants vers les patients les plus adaptés à leurs compétences. Un sas de cybersécurité à l’entrée des services. Un dispositif permettant au patient de contrôler en temps réel l’accès à son dossier médical. À première vue, les concepts imaginés cette année par les étudiants de l’IFSI-IFAS de Tenon semblent dessiner un futur dominé par les technologies. Pourtant, au fil des ateliers, une autre réalité s’impose : ces objets ne sont jamais une fin en soi. Ils servent à interroger la place du jugement humain, la responsabilité des soignants, la relation de soin ou encore l’impact environnemental des innovations. C’est tout l’enjeu de cette deuxième année du projet « Le soignant à l’hôpital en 2050 » : utiliser le design fiction non pour prédire l’avenir, mais pour interroger le présent et ouvrir un débat sur les évolutions souhaitables du soin.
Le temps des questions
Après une première année consacrée à l’exploration des transformations possibles de l’hôpital, le projet entre dans une nouvelle phase. Lors du premier atelier, en octobre 2025, les nouveaux participants découvrent les réalisations de la promotion précédente réunies dans un « musée des futurs soins ». Répartis en groupes, ils tirent ensuite trois cartes – un objet, une dimension du métaparadigme infirmier et une valeur professionnelle – à partir desquelles ils doivent construire une question prospective. « La première année, on a surtout travaillé sur les signes faibles. Cette deuxième année, on va travailler sur la problématisation et certainement le prototypage », résume Sébastien Lachieze, formateur à l’IFSI-IFAS.
Très vite, les débats dépassent la seule question technologique. Un groupe s’interroge sur l’avenir de l’encadrement hospitalier : la relation de soin aura-t-elle encore besoin d’une organisation hiérarchisée en 2050 ? Un autre explore les liens entre intelligence artificielle et transition écologique, en questionnant la consommation énergétique des technologies, le devenir des robots ou l’adaptation des hôpitaux au changement climatique. Le troisième imagine un gant connecté destiné à prévenir les accidents vasculaires cérébraux, avant que la réflexion ne glisse vers la protection des données de santé, le consentement du patient et la responsabilité juridique liée aux objets connectés. Plus que les réponses apportées, c’est le cheminement qui importe : chaque idée ouvre de nouvelles interrogations, révélant la complexité des transformations à venir.
Très vite, les débats dépassent la seule question technologique. Un groupe s’interroge sur l’avenir de l’encadrement hospitalier : la relation de soin aura-t-elle encore besoin d’une organisation hiérarchisée en 2050 ? Un autre explore les liens entre intelligence artificielle et transition écologique, en questionnant la consommation énergétique des technologies, le devenir des robots ou l’adaptation des hôpitaux au changement climatique. Le troisième imagine un gant connecté destiné à prévenir les accidents vasculaires cérébraux, avant que la réflexion ne glisse vers la protection des données de santé, le consentement du patient et la responsabilité juridique liée aux objets connectés. Plus que les réponses apportées, c’est le cheminement qui importe : chaque idée ouvre de nouvelles interrogations, révélant la complexité des transformations à venir.
Quand le futur devient un récit
Lors du deuxième atelier en févier, les questions deviennent des scénarios. Chaque groupe imagine une situation de soin située en 2050 afin de donner corps aux enjeux identifiés. L’objectif n’est pas de concevoir une innovation prête à être déployée, mais de rendre perceptibles les tensions qui pourraient traverser l’hôpital de demain. À partir de ces récits émergent les premiers artefacts qui serviront de supports de médiation auprès des professionnels de santé. Si les scénarios sont riches, les encadrants souhaitent pousser les étudiants à s’affranchir davantage des technologies actuelles pour cultiver un imaginaire plus radical. « Dans vingt-cinq ans, il n’y aura peut-être déjà plus l’IA telle que nous la connaissons aujourd’hui », résument-ils, en invitant les groupes à aller encore plus loin dans la projection.
Des artefacts pour provoquer le débat
Le troisième atelier, en mai, est celui de la matérialisation. Les scénarios sont analysés collectivement selon une méthode de métaplan afin d’identifier ce qui change dans le soin, ce qui pose question et ce que les étudiants souhaitent préserver, avant de choisir les artefacts les plus pertinents. Peu à peu, plusieurs objets prennent forme. La boussole cognitive se présente comme un système d’aide à la décision capable de mettre en relation les besoins des patients et les compétences des soignants, tout en intégrant des paramètres tels que la langue parlée, l’expérience ou la charge de travail. L’idée séduit rapidement, avant d’ouvrir un débat essentiel : jusqu’où peut-on déléguer la décision à une intelligence artificielle ? Autre proposition, la station blanche, installée à l’entrée de l’hôpital, fonctionnerait comme un sas de cybersécurité protégeant les appareils connectés et les données de santé contre des menaces numériques devenues aussi préoccupantes que les risques biologiques. Les étudiants imaginent également un SécuriPass donnant au patient le contrôle des accès à ses données de santé, ou encore un prisme de compétences destiné à mieux articuler les savoir-faire humains avec ceux des assistants numériques. « Les étudiants ont dépassé un stade. Ils sont dans le futur. Ils se posent encore beaucoup de questions éthiques mais ils vont clairement plus loin », observe le designer Mathieu Robert.
Ce que les étudiants disent du soin de demain
Le plus frappant dans cette deuxième année tient sans doute aux préoccupations qu’elle révèle. Les étudiants ne redoutent pas tant l’arrivée des robots que les dérives d’un mauvais usage des technologies : perte progressive des savoir-faire, dilution des responsabilités, dépendance aux systèmes numériques, fragilité des organisations face aux cyberattaques ou aux crises climatiques, protection des données et maintien de la relation humaine. Le design fiction agit ainsi comme un révélateur. Plus qu’une projection de l’hôpital du futur, il met en lumière les interrogations d’une génération qui exercera demain, attentive aux conditions nécessaires pour que la technologie demeure au service du soin. C’est désormais tout l’enjeu de la troisième année du projet : transformer ces réflexions en artefacts capables d’alimenter le débat auprès des professionnels de santé, et peut-être, à leur tour, d'influencer les choix qui se feront bien avant 2050.
> Article paru dans Hospitalia #74, édition de septembre 2026, à lire ici
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