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Pr Rémi Sabatier : la télésurveillance, entre promesses et défis


Rédigé par Joëlle Hayek le Vendredi 12 Décembre 2025 à 08:35 | Lu 1081 fois


Professeur associé des Universités en télémédecine et praticien hospitalier au CHU de Caen, où il est spécialisé en insuffisance cardiaque et cardiologie interventionnelle, Rémi Sabatier est un pionnier de la télésurveillance médicale non-invasive des patients insuffisants cardiaques. Il partage sa vision d’une révolution capable de transformer en profondeur le suivi des maladies chroniques, sous réserve de disposer d’outils réellement simples, interopérables, éprouvés et capables de s’intégrer sans friction dans les pratiques quotidiennes.



Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la télésurveillance médicale ?

Pr Rémi Sabatier : Au début des années 2000, nous voulions créer un réseau de prise en charge coordonnée pour les patients insuffisants cardiaques, mais nous manquions d’infirmiers. En 2005, une rencontre avec des confrères canadiens, déjà engagés dans la télésurveillance à domicile, nous a inspirés à suivre cette voie. Avec le Dr Annette Belin, alors cardiologue au CHU de Caen référente en insuffisance cardiaque dans la région, et grâce au soutien de la Région Normandie et des CPAM 14 et 50, nous avons lancé le projet SCAD, pour Suivi clinique à domicile, imaginant un modèle associant directement le patient à sa télésurveillance. Concrètement, nous l’avons structuré autour de trois éléments : le patient formé à sa pathologie et à l’autosurveillance par l’éducation thérapeutique ; l’algorithme intelligent, qui analyse les réponses et génère les alertes ; et les infirmiers, chargés du suivi et de la gestion des alertes. En 2007, une preuve de concept (POC) a été lancée avec le CHU de Caen et plusieurs hôpitaux partenaires. Puis, entre 2009 et 2012, une étude pilote randomisée a confirmé la pertinence du modèle. La poursuite de ce projet en Normandie sur 11 centres a contribué à l’expérimentation ETAPeS et a permis d’introduire un tarif à l’activité, dont s’est inspirée l’intégration de la télésurveillance dans le droit commun. 

Et ensuite ? 

En 2019, nous avons analysé dix ans de données de télésurveillance grâce à un appariement probabiliste – inédit à l’époque – avec le SNDS. Les résultats étaient parlants : la télésurveillance réduit à la fois les réhospitalisations et le coût moyen d’une année de prise en charge d’un insuffisant cardiaque. Ces données ont contribué à la décision de l’inscrire dans le droit commun, en démontrant qu’elle était soutenable pour un système de santé sous tension. Mais l’étude a aussi mis en lumière certaines limites : tous les patients ne peuvent pas ou ne veulent pas s’y engager. En résumé, la télésurveillance fonctionne très bien chez les patients motivés ; le défi est désormais d’élargir l’adhésion. Les avancées de l’intelligence artificielle pourraient justement y contribuer.

L’engagement des patients est donc un premier obstacle. Quels autres freins identifiez-vous ?

Sur le plan technologique, les outils numériques restent souvent peu ergonomiques ; ils demandent un apprentissage long et n’apportent pas toujours le gain de temps espéré. Cela dit, la dynamique actuelle est encourageante. La vision portée par Dominique Pon et poursuivie actuellement par l’ANS a permis d’instaurer un cadre national et une interopérabilité entre logiciels, obligeant les industriels à s’y conformer. C’est une avancée majeure, d’autant que la France est le seul pays de cette taille à offrir des téléconsultations, des téléexpertises et une télésurveillance remboursées par l’Assurance maladie et accessibles à tous, sans condition de ressources. C’est un modèle dont nous pouvons être fiers.

Vous évoquez l’intelligence artificielle, qui fait beaucoup parler d’elle. Qu’en attendez-vous ?

Qu’elle simplifie le numérique en santé, d’abord ! Mais l’IA pourrait aussi transformer profondément la télésurveillance.Elle permettra d’affiner l’analyse des paramètres recueillis et surtout, d’interpréter les signaux faibles, ces données peu informatives isolément qui, combinées et replacées dans le contexte clinique, peuvent révéler précocement un risque de décompensation cardiaque. C’est tout l’enjeu de la télésurveillance chez les patients insuffisants cardiaques : intervenir tôt pour préserver le myocarde et prolonger la vie à domicile. Par exemple, aujourd’hui, nous utilisons des capteurs de pression intracardiaque, très performants pour la détection de la décompensation cardiaque mais coûteux et complexes à implanter. De nouveaux capteurs semi-invasifs cutanés ou sous-cutanés arriveront sur le marché ; ils sont plus simples, moins chers et peuvent être posés par un infirmier en salle de soins. Ces capteurs enregistrent un signal qui, interprété par l’IA, permettra d’évaluer les pressions intracardiaques. Ils pourraient permettre un suivi plus automatisé et à grande échelle, compte tenu de leur facilité d’utilisation et de la spécificité de la donnée recueillie. 

Cela permettrait, aussi, de limiter la dépendance à l’engagement du patient…

Exactement. Actuellement, la télésurveillance est proposée à 5 000 à 10 000 patients en sortie d’hospitalisation, sur 180 000 hospitalisations pour insuffisance cardiaque chaque année. La marge de progression est énorme. Mais sans engagement, pas de bénéfice – et le remboursement dans le droit commun est désormais conditionné à cette participation. Le recueil automatisé des données réduira la charge mentale pour le patient et rendra le suivi plus fluide. Il nous permettra aussi de personnaliser l’approche en fonction des capacités et des souhaits de chacun. Aujourd’hui, seuls deux tiers des patients télésuivis sont réellement compliants, et plus de la moitié refusent le dispositif. Or, si nous voulons avoir un impact réel sur le volume global des décompensations cardiaques, il faudrait que chaque patient hospitalisé sorte avec un dispositif de télésurveillance adapté à ses capacités. 

Et sur le plan médico-économique ?

C’est sans doute l’un des obstacles majeurs. Aujourd’hui, les établissements de santé ne tirent aucun bénéfice financier direct de la télésurveillance, car ils ne sont pas ceux qui tirent bénéfice de la réduction des réhospitalisations. Il serait pertinent d’envisager, comme ailleurs, des incitations à la non-réhospitalisation et des circuits courts de prise en charge de l’insuffisance cardiaque déstabilisée, plus facile à mettre en place grâce à la télésurveillance. Quant aux tarifs du droit commun, ils couvrent surtout les coûts organisationnels, mais restent insuffisants pour les industriels, alors même que nous avons besoin de leur innovation. Par exemple, le tarif de remboursement ne couvrait qu’un tiers du coût réel du projet institutionnel SCAD lors de son fonctionnement dans ETAPeS. Pour justifier une revalorisation de ce taux, nous cherchons à prouver l’efficience organisationnelle du modèle, c’est-à-dire sa capacité à fluidifier les parcours et à libérer des ressources pour les patients les plus fragiles. 

Le mot de la fin ?

Nous avons, en France du mal à investir à long terme. Pourtant, si nous voulons réduire les hospitalisations évitables et mieux utiliser nos ressources, il faut accélérer la transition vers la prise en charge à domicile. La télésurveillance est une brique essentielle de ce virage ambulatoire. Et c’est une révolution transposable à de nombreuses maladies chroniques. Demain, en cardiologie à l’instar de la diabétologie, on peut même imaginer des systèmes couplant détection et traitement, par exemple une pompe connectée administrant automatiquement un médicament en cas d’anomalie détectée – et l’IA y jouera un rôle clé. La technologie avance vite, mais deux conditions restent indispensables : un modèle médico-économique soutenable, et un niveau de preuve solide. L’industrie regorge d’idées prometteuses, mais elles doivent être confrontées à la réalité clinique. Certes, la règlementation devra s’adapter aux technologies rapidement évolutives, mais une chose ne changera pas : un haut niveau de preuve clinique est incontournable pour une utilisation large par les professionnels de santé et un financement pérenne.

Le Pr Rémi Sabatier est également le co-fondateur et directeur médical de la start-up MedTech CardiaMetrics.

> Article paru dans Hospitalia #71, édition de décembre 2025, à lire ici 
 




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