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La data au service de l’hôpital de demain à Nantes


Rédigé par Aurélie Pasquelin le Dimanche 31 Mai 2026 à 23:12 | Lu 48 fois


Au CHU de Nantes, la donnée est devenue un levier stratégique pour transformer la recherche, les soins et la gouvernance hospitalière. Avec un entrepôt de plus de 100 millions de données textuelles et une Clinique des données pionnière, l’établissement conjugue innovation, éthique et collaborations pour repenser l’usage des données de santé. Le Pr Pierre-Antoine Gourraud, PU-PH en biologie cellulaire, fondateur de la Clinique des données, et Étienne Bendjebbar, responsable du Département Innovation et Développement, en détaillent les enjeux.



Quelle stratégie a été développée autour de la donnée au CHU de Nantes ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : Depuis près de dix ans, le CHU de Nantes s’est doté d’un entrepôt de données de santé, marquant une évolution majeure dans l’exploitation des données hospitalières. Depuis 2018, les patients sont informés de son existence, fondée sur un principe central : la confiance accordée à l’hôpital public pour la gestion et la réutilisation de leurs données. Contrairement aux approches traditionnelles, où les données étaient collectées pour répondre à une question précise, l’objectif est aujourd’hui de les mutualiser pour générer de nouvelles connaissances, évaluer les pratiques et préparer les soins de demain. L’entrepôt traite aujourd’hui environ 200 projets et requêtes par an, et couvre plus de trois millions de patients. Cette masse, enrichie de millions de données textuelles, ouvre des perspectives inédites, notamment grâce à l’intelligence artificielle, pour explorer des sous-populations et faire émerger de nouvelles pistes de recherche. 

Étienne Bendjebbar : La stratégie du CHU couvre l’ensemble de la chaîne de valeur de la donnée. Elle débute par la captation, la structuration et le stockage des données, afin de permettre leur réutilisation, notamment pour la recherche. Elle se prolonge par des projets de R&D visant à développer de nouvelles applications, comme des modèles d’intelligence artificielle, jusqu’à leur intégration dans les pratiques de soins et les processus administratifs. Cette approche globale dépasse la seule recherche. Elle vise aussi des bénéfices concrets pour les professionnels, en améliorant la qualité de vie au travail et la prise en charge des patients.  

Comment s’organise concrètement le fonctionnement interne de la data ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : Le dispositif repose sur trois piliers complémentaires. La Clinique des données pilote les aspects scientifiques et accompagne les équipes dans la formulation des questions et l’identification des données pertinentes. Le Département Innovation et Développement gère les dimensions économiques et partenariales, notamment avec les industriels. Enfin, la direction des systèmes d’information assure l’infrastructure technique, du stockage à l’exploitation, y compris pour les projets d’intelligence artificielle. 

Qu’est-ce que la Clinique des données et pourquoi l’avoir créée ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : La Clinique des données incarne avant tout l’émergence d’un nouveau métier. Là où les données étaient autrefois simplement collectées, elles peuvent désormais être réutilisées, voire simulées lorsqu’elles manquent, notamment grâce aux données synthétiques. Sa création répond à un enjeu de structuration et d’organisation. Face à l’accès massif aux données de santé, il est indispensable d’en encadrer l’usage. La Clinique agit comme un tiers de confiance, jouant ainsi un rôle de médiation. Elle sélectionne, pour chaque projet, le sous-ensemble strictement nécessaire de données, afin de répondre précisément à la question posée, ni plus ni moins. 

Comment s’organisent l’accès et l’interrogation de l’entrepôt de données de santé ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : Toute demande suit un processus formalisé. Un formulaire permet ainsi de préciser quatre éléments clés : la question posée, la population ciblée, les variables nécessaires et la durée de l’étude. Les demandes sont ensuite analysées par l’équipe de la Clinique des données et discutées collectivement, à la manière d’un staff médical. Une validation éthique est systématique, et seuls les projets d’intérêt public sont retenus. La transparence est essentielle. Chaque projet est public et les patients peuvent s’opposer à l’utilisation de leurs données à tout moment, sans justification. Cette exigence d’information, individuelle et collective, est au cœur du dispositif. 

Travaillez-vous aussi avec des entreprises privées dans le champ de la data et de l’IA ?  

Étienne Bendjebbar : Oui, plusieurs collaborations structurantes existent avec des acteurs privés. Elles portent notamment sur des modèles d’intelligence artificielle appliqués à l’imagerie médicale, l’aide au diagnostic en anatomopathologie, ou encore sur des usages administratifs et l’orientation des patients. Dans tous les cas, ces solutions sont évaluées sur des données réelles du CHU. L’objectif reste constant : développer des outils utiles aux soignants, aux patients et aux aidants, tout en améliorant l’efficacité et l’attractivité du travail hospitalier. 

La finalité consiste donc à aboutir à des applications concrètes sur le terrain… 

Étienne Bendjebbar : Oui, absolument. Sur le plan de l’innovation, notre rôle est désormais moins de démontrer la capacité à entraîner des modèles, que de réussir leur intégration dans la pratique quotidienne. C’est aujourd’hui le véritable défi des hôpitaux. Nous accompagnons donc le CHU, les soignants et la direction dans l’adoption de ces outils, en lien avec les équipes informatiques. Et si les dispositifs médicaux numériques, encadrés par des cadres réglementaires connus, sont relativement maîtrisés, l’essor de l’IA générative, déjà largement utilisée par les professionnels, bouleverse davantage les pratiques. Nous devons à la fois en maîtriser les usages, garantir la sécurité des données et proposer des solutions pertinentes. C’est pourquoi une gouvernance dédiée à l’IA a été mise en place, en cohérence avec les recommandations de la HAS et de la CNIL, afin de cartographier les usages, former les équipes et sélectionner les outils de manière éclairée. 

Quels sont aujourd’hui les principaux projets d’innovation autour de la data et de l’IA ? 

Étienne Bendjebbar : Les projets sont nombreux et couvrent à la fois la recherche et les usages opérationnels. En R&D, nous développons des modèles prédictifs, par exemple pour anticiper les ruptures d’anévrisme à partir de l’imagerie, ou pour la sclérose en plaques en combinant des données cliniques et des essais thérapeutiques. Nous travaillons également sur des cas concrets avec l’IA générative : assistance à la rédaction administrative, chatbots à destination des patients, aide au codage ou à la recherche documentaire. D’autres projets concernent la médecine personnalisée, comme la prédiction de mutations en anatomopathologie, ou encore la gestion hospitalière, avec la prévision des flux aux urgences pour mieux orienter les patients et désengorger les services.  

Pr Pierre-Antoine Gourraud : Nous développons aussi des approches d’augmentation de données pour les essais cliniques, par exemple avec des bras synthétiques, dans une logique de science ouverte. Par ailleurs, nous avons également mis en place des jeux de données « bac à sable » – ou « sandbox » –, accessibles en un clic. L’idée étant de rendre l’entrepôt de données de santé beaucoup plus concret, afin de montrer directement à quoi ressemblent les données et comment elles peuvent être exploitées. 

Quel est le rôle du CHU de Nantes dans le groupement des Hôpitaux Universitaires du Grand Ouest (HUGO) et l’Ouest Data Hub ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : Le CHU de Nantes a été parmi les premiers à structurer un entrepôt de données, mais nous avons aussi beaucoup bénéficié de l’accompagnement du CHU de Rennes et de la dynamique collective du groupement HUGO. La force de ce réseau tient à la diversité des expertises : informatique médicale, génétique, épidémiologie, santé au travail… Ces profils complémentaires permettent de confronter les approches et d’améliorer nos pratiques. Surtout, certains projets ne peuvent être menés qu’à cette échelle. Par exemple, pour traiter des cas rares, la mutualisation des données au sein de l’Ouest data Hub – soit près de 13 millions de personnes – permet de conduire des analyses comparatives solides et d’obtenir des résultats impossibles à atteindre à l’échelle d’un seul CHU. 

Quel avenir pour l’hôpital et quel rôle joueront les données dans sa gouvernance ? 

Pr Pierre-Antoine Gourraud : La transformation n’en est qu’à ses débuts, et elle ne prendra véritablement sens que sur le temps long. Mais ces nouvelles dynamiques sont clairement appelées à modifier profondément la gouvernance hospitalière. À terme, la donnée sera d’ailleurs au centre du jeu. Aujourd’hui, elle est déjà utilisée dans la gestion du CHU de Nantes, mais elle reste encore sous-exploitée au regard de son potentiel. Cette évolution nécessite des investissements et surtout un changement progressif des pratiques. On ne remplace pas du jour au lendemain les outils existants, la transition prendra encore du temps.  

Étienne Bendjebbar : Au-delà des données de soin, de nombreux gisements restent encore peu exploités dans les CHU, notamment les données liées au fonctionnement des bâtiments : énergie, chauffage, électricité, logistique. L’enjeu est donc aussi de structurer des entrepôts de données non médicales. C’est un champ sur lequel nous devons progresser, car il ouvre de nouvelles possibilités d’optimisation et de gestion des ressources. Dans le cadre du futur CHU de l’île de Nantes, des groupes de travail intègrent déjà cette logique, par exemple en collectant des données autour du bloc opératoire afin de développer de nouveaux cas d’usage, avec ou sans intelligence artificielle. À terme, il s’agit bien de mieux piloter l’hôpital dans toutes ses dimensions grâce à la donnée. C’est une transformation progressive mais structurante, qui redéfinit déjà la manière dont on conçoit et fait fonctionner les établissements de santé.  

> Article paru dans Hospitalia #73, édition de mai 2026, à lire ici 




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